La double vie de Yann Tiersen

Compositeur des musiques envoûtantes du film Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain et, plus récemment, de Goodbye, Lenin!, Yann Tiersen présente son spectacle ce soir aux FrancoFolies, accompagné de neuf musiciens.
Photo: Agence France-Presse (photo) Compositeur des musiques envoûtantes du film Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain et, plus récemment, de Goodbye, Lenin!, Yann Tiersen présente son spectacle ce soir aux FrancoFolies, accompagné de neuf musiciens.

Yann Tiersen, créateur des musiques tourbillonnantes du Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, ne se considère pas comme un compositeur de musique de films. Et son spectacle de ce soir aux FrancoFolies, qui passe presque en revue l'ensemble de sa production musicale avec neuf autres musiciens sur scène, en fera foi. Portrait d'un artiste libre... et nonchalant.

De ce côté-ci de l'Atlantique, on a découvert Yann Tiersen avec les musiques envoûtantes du film Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain. Des airs de piano, de violon et d'accordéon qui, suivant les dédales de la vie d'Amélie, ont réinventé Paris et les bonheurs fugaces du quotidien. Plus récemment, ce furent les airs languissants et empreints de fatalisme de Good Bye, Lenin!. Mais ces succès internationaux et tout le battage qui vient avec le présentent en fait sous un jour succinct et parcellaire.

Car le compositeur breton vivait de son art avant Amélie. Il comptait déjà six albums, dont Le Phare (1998), disque d'or avec plus de 100 000 copies vendues. Il a toujours multiplié les projets avec d'autres artistes, Les Têtes Raides, Françoiz Breut, The Married Monk... «Je ne me sens pas du tout compositeur de musique de films, déclare le multi-instrumentiste, avec la lenteur nonchalante de celui qui est absorbé dans ses pensées, loin surtout des questions tyranniques de la journaliste. Ça m'est arrivé trois, quatre fois, c'est pas beaucoup par rapport au reste. C'est toujours quelque chose d'un peu marginal.» Seules quelques pièces de la bande originale du film de Jean-Pierre Jeunet étaient des compositions nouvelles. La grande majorité provenait des albums existants du compositeur. Good Bye, Lenin! s'avère en fait son unique bande-film vraiment originale. Pour lui, cinéma et musique constituent d'ailleurs deux mondes complètement séparés. Ses collaborations avec des réalisateurs résultent plutôt de brefs «croisements d'univers distincts». À ces moments-là seulement accepte-t-il d'abdiquer un peu de sa liberté afin de créer pour d'autres. «Si je travaille un album et que les choses ne me plaisent pas, je suis libre de tout recommencer, fait-il valoir. Dans la musique de film, comme je ne suis pas seul, il y a une pression supplémentaire qui n'est pas nécessairement agréable. Je ne peux pas travailler sur commande. Mais parce que j'adore le cinéma, si j'ai l'impression que nos univers se croisent et que je peux apporter quelque chose au film, je dis oui, mais je ne recherche pas cela.»

Aussi, rarement s'inspire-t-il des images ou des humeurs que sécrètent les oeuvres filmiques que sa musique accompagne. Il puise d'abord dans ses propres expériences sans pour autant les narrer musicalement. «J'ai une manière de travailler qui fait que ma musique est profondément liée à ce que je vis, même si ça ne les raconte pas, rapporte-il,. C'est comme une éponge, la musique, ça récolte un peu tout ce qui se passe autour. Un morceau qui est bien, c'est qu'il y a un moment de vie qui est enfermé dedans.»

La double vie de Yann Tiersen n'en est donc pas vraiment une puisque dans le passage de l'une à l'autre, il respecte le même rythme de création et livre, finalement, une seule et même musique. «Film ou pas, ma musique est exactement la même», tranche-t-il, laconique. Des mélodies empreintes de spleen et de fatalisme, qu'il n'ose pas décrire lui-même, de peur de dénaturer son oeuvre, laissant cela au public et aux critiques. «C'est un peu inconscient tout ça, il y a toujours des choses qui ressortent dans ce qu'on fait, et moins on maîtrise ça, plus c'est vrai.» Il reconnaît à tout le moins que sa musique se conjugue tantôt sur des modes orchestral et plus minimal, comme le sera son prochain album dont la sortie est prévue au printemps. «Il y a toujours une réaction par rapport à l'album précédent.» Venu juste avant, Good Bye, Lenin! versait résolument dans l'acoustique et l'orchestral. Ce qui compte finalement, ce sont les rencontres souvent fortuites qui ont permis d'enfanter les pièces. «Je crois un peu aux hasards», confie Yann Tiersen. Il évoque l'album spécial qui sortira à l'automne, un travail réalisé en tandem avec la chanteuse américaine Shannon Wright. «J'aimais beaucoup son travail et il se trouve qu'elle adorait ce que je faisais, alors on s'est dit "tiens, pourquoi on ne travaillerait pas ensemble"», raconte-t-il.

Le parcours artistique de Yann Tiersen est truffé de telles coïncidences. Ainsi, en 2001, alors qu'il doute et qu'il «digère» l'album L'Absente qu'il a mis deux ans à livrer, surgit Amélie. «Ce qui est beau dans l'histoire, c'est que j'étais dans une période de ma vie où j'avais du mal, je doutais et il y a ce film super positif qui arrive. C'était un vrai plaisir de bosser là-dessus.»

On comprend alors pourquoi, à son premier passage aux FrancoFolies, en 2002, encore sous l'emprise du charme (tout comme le public), il a livré un pot-pourri «améliesque». Mais cette fois, il promet un parcours beaucoup plus large de son répertoire. Tout au plus, entendra-t-on une ou deux pièces des oeuvres cinématographiques. Pour refléter ses horizons musicaux multiples, neuf musiciens l'accompagnent sur scène, maniant chacun, bien souvent, plus d'un instrument. Lui-même sera au piano, au violon et à l'accordéon. Parmi ses acolytes, Christian Quermalet, à la batterie, à la guitare, à la basse et à la batterie ainsi que Marc Sens, à la guitare, faisaient partie de l'imposante distribution (quelque soixante artistes) de L'Absente.

Même s'il refuse l'étiquette de compositeur pour le cinéma, Yann Tiersen récolte donc volontiers les fruits de la consécration mondiale que ce travail lui a apportée. «Ça permet de commencer des aventures dans plein de pays étrangers», reconnaît-il. Jusqu'au prochain croisement d'univers...