Médecins sans frontières quitte l'Afghanistan

Kaboul — L'organisation humanitaire Médecins sans frontières (MSF) a décidé hier de quitter l'Afghanistan après 24 ans de présence ininterrompue, en dénonçant l'apathie des autorités afghanes dans l'enquête sur le meurtre de cinq de ses employés le 2 juin dans le nord-ouest du pays.

L'ONG, qui a reçu le prix Nobel de la paix en 1999, a dénoncé «les assassinats, les menaces et l'insécurité», qu'elle a invoqués comme raison pour quitter l'Afghanistan, où elle employait 1400 Afghans et 80 expatriés dans 13 des 34 provinces du pays.

Venus spécialement d'Europe pour expliquer leur «triste» décision, la secrétaire générale de MSF, Marine Buissonière, et le directeur des opérations de MSF/Hollande, Kenny Bluck, ont particulièrement dénoncé le «manque de volonté du gouvernement» à mener l'enquête sur les cinq meurtres et à poursuivre leurs auteurs.

Cinq employés de la section de MSF/Hollande, dont trois expatriés belge, néerlandais et norvégien, ont été tués le 2 juin par des hommes armés dans une embuscade contre leur véhicule sur une route de la province de Badghis.

Le laxisme du gouvernement face à cette attaque peut laisser entendre qu'«il est acceptable de tuer des bénévoles», a dit Kenny Bluck.

«Nous ne comprenons pas qu'il n'y ait pas d'évolution [dans l'enquête] alors que les enquêteurs du gouvernement afghan nous indiquent que l'identité des criminels est connue et qu'ils reconnaissent que ces personnes sont vraisemblablement liées aux pouvoirs locaux», a-t-il dit.

«C'est une question que l'on peut légitimement poser aux forces de l'ordre en Afghanistan [...] Nous attendons une enquête crédible du gouvernement qui aboutisse à une action en justice», a-t-il ajouté, en regrettant cette «journée terriblement triste» pour l'Afghanistan.

MSF justifie également son retrait d'Afghanistan par «les accusations mensongères d'un porte-parole des talibans et les menaces de futures attaques» contre son personnel, selon un communiqué de l'ONG diffusé hier.

Un porte-parole de la milice fondamentaliste, Abdul Latif Hakimi, avait revendiqué l'attaque du 2 juin auprès des médias occidentaux et accusé MSF de «travailler et espionner» pour les Américains.

«Amalgame»

MSF a dénoncé l'amalgame entre militaire et humanitaire institué par la mise en place par l'armée américaine d'équipes de reconstruction provinciale (PRT), concept repris par l'OTAN pour accroître sa présence en

Afghanistan. L'ONG a ainsi protesté contre «la cooptation de l'assistance humanitaire par les forces de la coalition pour des motifs politiques et militaires».

Marine Buissonière a précisé que l'organisation procéderait dans les semaines à venir au placement de ses programmes sous la tutelle du ministère afghan de la Santé et d'autres organisations non gouvernementales, non sans craindre une «perte de qualité».

L'organisation humanitaire met notamment en oeuvre des programmes de soutien aux structures de santé, hôpitaux et dispensaires, des consultations médicales, des programmes de santé mentale et de lutte contre la tuberculose. MSF avait suspendu toutes ses activités à la suite de l'attaque du 2 juin.

«Nous déplorons cette décision», a seulement indiqué le porte-parole du ministère afghan de l'Intérieur, Lutfullah Mashal, en soulignant que MSF était une «organisation respectée».

Le président afghan, Hamid Karzaï, a «regretté» la décision de MSF et assuré que «le gouvernement afghan est déterminé à amener devant la justice les responsables de l'assassinat des membres de MSF».

«Le gouvernement est également déterminé à rendre le pays plus sûr pour les travailleurs humanitaires et à permettre aux organisations internationales de travailler», a assuré un communiqué de la présidence.

«Le président Karzaï espère que MSF pourra revenir dans un avenir proche en Afghanistan et continuer à aider le peuple afghan», conclut le communiqué.

Par ailleurs, six Afghans, dont deux employés de l'ONU chargés du recensement électoral, ont été tués hier par l'explosion d'un engin piégé dans une mosquée de Ghazni, dans le sud-est de l'Afghanistan, a annoncé l'armée américaine. D'autres personnes ont été blessées.

Deux des personnes tuées et deux des blessés étaient des employés de la Mission d'assistance des Nations unies en Afghanistan (UNAMA), a indiqué un communiqué.

D'après l'ONU et les autorités locales de la province, l'attentat aurait fait seulement deux morts et six blessés, tous Afghans.

Les deux blessés de l'UNAMA ont été héliportés vers la base aérienne américaine de Bagram (50 km au nord de Kaboul) dans un état grave.

Les talibans, par la voix d'un de leur porte-parole, ont revendiqué l'attentat auprès de l'AFP.

«Le gouvernement affirme que l'attaque a eu lieu dans une mosquée du village. Ce n'est pas vrai, l'attentat visait uniquement un centre d'enregistrement», a affirmé cet interlocuteur.

Depuis le début d'une vaste opération de recensement des électeurs afghans dans la perspective du scrutin présidentiel d'octobre prochain, les équipes électorales de l'ONU ont été la cible répétée des attaques des talibans et combattants antigouvernementaux, pour la plupart des attentats à la bombe.

Fin juin, trois employés afghans de l'ONU avaient été tués par l'explosion d'une bombe à Jalalabad (est).