Climat de détente à Guantanamo

Quatre détenus français de la base américaine de Guantanamo, à Cuba, ont été libérés et rapatriés hier. L'administration américaine a regroupé dans ce camp des prisonniers capturés dans sa «guerre contre le terrorisme», essentiellement en Afghanistan, et qu'elle qualifie d'«ennemis combattants». Ses détracteurs l'ont qualifié de «trou noir juridique» échappant au droit international.

Guantanamo — Pour s'approcher de la base de Guantanamo, il faut traverser un périmètre de sécurité, franchir deux postes de contrôle militaire et surtout, obtenir une autorisation du ministère de la Défense. La zone est sensible; c'est le seul endroit du monde où les armées cubaines et nord-américaines sont face à face. Un des derniers rideaux de fer.

Depuis le mirador de Malones, une colline qui surplombe la base, les militaires cubains ont une vue plongeante sur les 117 km2 de territoire semi-désertique que l'US Navy occupe depuis plus d'un siècle. Deux palissades métalliques séparées par un champ de mine découpent le paysage jusqu'à l'horizon. Au centre, la baie de Guantanamo s'efface à moitié dans les brumes de chaleur. À l'écart, on distingue le camp Delta, où sont enfermés les «combattants ennemis», les prisonniers soupçonnés de soutenir al-Qaïda. Mais impossible d'aller plus loin. Pour entrer à l'intérieur, il faut passer par Washington. Curieusement, le long de cette frontière où devrait régner une tension extrême, les deux armées ont des relations presque amicales.

«En ce moment, on peut dire qu'il y a un climat détendu», avoue le lieutenant-colonel Rivera, chargé de surveiller les journalistes qui s'aventurent dans ces parages. Il y a une communication régulière entre les deux commandements, et toute l'artillerie lourde cubaine qui était pointée sur la base a été retirée. Depuis leur tour de guet, deux jeunes Cubaines en treillis, la casquette posée sur de longs cheveux bruns, scrutent la savane anéantie par le soleil. Même si elles sont, selon la terminologie officielle, «en première ligne face à l'impérialisme», elles sont désormais hors de portée d'éventuels tirs ennemis. Il y a quelques années, l'armée cubaine a reculé ses lignes de défense.

Officiellement, la dissuasion de Cuba repose avant tout sur la résistance populaire. «À une certaine époque, nous avons fait des fortifications sur les plages, sur les côtes, dit Carlos Alzugaray, de l'Institut supérieur des relations internationales. Mais nous avons changé de stratégie. Aujourd'hui, nous ne pensons pas résister, dès le début, à une invasion. Qu'ils entrent! Et lorsqu'ils seront entrés, ils devront faire face à une situation que Fidel Castro a comparée à un guêpier, avec des milliers de petites unités qui attaqueront les unités nord-américaines».

Le climat de détente qui prévaut autour de la base de Guantanamo s'exprime également sur le plan diplomatique. Bien que le régime de Fidel Castro n'ait jamais reconnu la validité des traités qui donnent aux États-Unis le droit de louer pour une durée indéterminée ce morceau de territoire cubain, La Havane n'a jamais porté le litige devant la Cour internationale de justice.

«Jusqu'à présent, nous n'avons pas considéré que la CIJ soit un forum approprié pour cette question», commente brièvement Rafael Daussa, le directeur du département Amérique du Nord du Minrex, le ministère des Relations extéri4eures. Cuba n'a sans doute pas voulu courir le risque qu'un arrêt de la Cour lui soit défavorable. Mais cette inaction s'explique aussi par le caractère potentiellement dangereux d'un différend entre Cuba et les États-Unis au sujet de la base de Guantanamo. La politique cubaine a donc consisté à traiter le problème de cette enclave militaire de manière exclusivement bilatérale, et à le reléguer au second plan dans l'agenda diplomatique. «En réalité, nous sommes convaincus que d'une part, Guantanamo ne peut être résolu sans une normalisation des relations avec Washington, et d'autre part, il y a toujours le risque que cette question très conflictuelle soit mal utilisée et débouche sur un conflit armé avec les États-Unis», affirme Carlos Alzugaray.

Cette volonté d'apaisement s'est même traduite par des gestes amicaux étonnants. Ainsi, les autorités cubaines ont proposé une assistance médicale au commandement américain lorsque les premiers prisonniers talibans sont arrivés sur la base. Cuba a même autorisé le survol de son territoire aux avions américains de transport de troupes pour leur éviter des manoeuvres difficiles aux abords de la base.

La diplomatie cubaine aura aussi attendu deux ans avant de dénoncer publiquement la détention sans jugement de quelques 600 personnes accusées de terrorisme. Les autorités de la base, quant à elles, ont abandonné leur politique agressive du début des années soixante. Les bateaux cubains peuvent traverser la baie de Guantanamo après autorisation de la marine américaine pour se rendre au petit terminal portuaire de Boqueron, en territoire cubain. La station de radio et la chaîne de télévision de la base diffusent leurs émissions bien au-delà du périmètre américain, mais elles ne cherchent pas à s'adresser aux populations cubaines.

Les derniers ouvriers cubains entrent et sortent chaque jour de la base. Ils sont d'ailleurs les seuls à pouvoir franchir le «portail nord-est», l'unique point de passage entre la base navale et le territoire cubain. En fin de journée, un minibus raccompagne les cinq travailleurs jusqu'à la petite grille métallique qu'un marine ouvre avec une carte magnétique. Cinq papis se dirigent vers le poste frontière cubain, surmonté d'un panneau indiquant «République de Cuba, territoire libre des Amériques». Le plus jeune d'entre eux, Roberto Simono, a 69 ans. S'il n'est pas encore à la retraite, c'est parce qu'aucun accord n'a pour l'instant été conclu entre la Marine américaine et le gouvernement cubain sur le versement des pensions. Ouvrier mécanicien, comme ses confrères, il reçoit un salaire mensuel d'environ 1300 dollars, une somme faramineuse dans un pays où les médecins gagnent à peine 20 dollars par mois. L'État cubain ne s'est jamais opposé à ce que l'un des siens travaille pour l'armée américaine, et l'US Navy, après une période de purges, a respecté ses contrats avec ces survivants de l'ère pré-révolutionnaire. «En 45 ans, je n'ai pas eu de problème, ni ici à Cuba, ni là-bas avec les Américains», affirme sereinement Roberto.