Les méandres de l’affaire Skripal remontent à la surface

Plus de six ans après les faits, les autorités tchèques ont annoncé qu’elles soupçonnaient le service de renseignement militaire russe, le GRU. Le premier ministre, Andrej Babis (sur la photo), a assuré détenir des «preuves irréfutables» de son implication.
Photo: Michal Cizek Agence France-Presse Plus de six ans après les faits, les autorités tchèques ont annoncé qu’elles soupçonnaient le service de renseignement militaire russe, le GRU. Le premier ministre, Andrej Babis (sur la photo), a assuré détenir des «preuves irréfutables» de son implication.

Selon le gouvernement tchèque, les deux agents russes soupçonnés d’avoir empoisonné Sergueï Skripal, ancien agent de renseignement militaire russe, puis espion britannique, en 2018 au Royaume-Uni sont à l’origine d’une explosion survenue en 2014 dans l’est du pays. En représailles, Prague a expulsé 18 diplomates russes.

Le 16 octobre 2014, une immense explosion secoue la localité de Vrbetice, dans l’est de la République tchèque. Quelque 58 tonnes de munitions ont sauté dans un entrepôt loué à l’armée par une société privée, soufflant les vitres des bâtiments alentour et entraînant l’évacuation des écoles. Deux hommes qui travaillaient sur le site meurent. L’origine de l’incident demeurait inconnue, jusqu’à samedi soir.

Plus de six ans après les faits, les autorités tchèques ont annoncé qu’elles soupçonnaient le service de renseignement militaire russe, le GRU. Le premier ministre, Andrej Babis, a assuré détenir des « preuves irréfutables » de son implication, grâce à une information reçue vendredi, dont on ignore la provenance. Dans la foulée, le gouvernement tchèque a décidé d’expulser 18 employés de l’ambassade russe, identifiés par les services de renseignement comme appartenant au GRU et au service de renseignement extérieur (SVR). Un nouveau revers pour Moscou qui a fait l’objet de nouvelles sanctions de la part des États-Unis la semaine dernière.

Surtout, la police a nommé deux suspects, deux agents russes bien connus sur le territoire européen qui donnent une tout autre dimension à l’explosion de Vrbetice et permettent de relier trois sombres affaires. Il s’agit d’Alexander Petrov et de Ruslan Boshirov, les identités fictives utilisées par les agents du GRU qui ont empoisonné, en 2018 à Salisbury, au Royaume-Uni, l’ex-espion russe Sergueï Skripal. Ce dernier avait survécu, mais une Britannique était morte le mois suivant en s’aspergeant avec un flacon de parfum trouvé dans un parc qui contenait le poison. Les mêmes hommes se cachent derrière l’explosion : les photos utilisées dans les passeports présentés par le binôme en République tchèque correspondent aux photos d’eux au Royaume-Uni.

Selon le site d’investigation Bellingcat, qui a très longuement enquêté sur la tentative d’assassinat contre Skripal, Petrov s’appelle en réalité Alexander Mishkin, et son acolyte Anatoly Chepiga. Tous deux font partie de l’unité 29155 du GRU, même s’ils s’en sont défendus lors d’une « interview » lunaire donnée à la chaîne proche du Kremlin RT.

Lien avec une affaire bulgare

Après l’attaque de Salisbury, qui a passablement dégradé les relations entre les Européens et les Russes, les services de sécurité du Vieux Continent ont décidé de rouvrir des dossiers suspects. Selon la BBC, c’est en réexaminant les éléments en leur possession que les Tchèques ont avancé. Ils ont mis la main sur un courriel envoyé à Imex, la société entreposant des munitions à Vrbetice, demandant que deux hommes puissent procéder à une inspection du site. Le message était censé provenir de la garde nationale tadjike et comprenait les passeports de ces ressortissants prétendument tadjik et moldave, avec leurs photos, qui permettront donc de les confondre.

Les deux hommes étaient arrivés quelques jours avant l’explosion à l’aéroport de Prague. Ils ont ensuite réservé un logement du 13 au 17 octobre à Ostrava, non loin du site abritant les munitions. Le 16, jour de l’explosion, ils quittent le pays pour Vienne avant de regagner Moscou. La présence de Boshirov / Chepiga à Prague le 11 octobre 2014 avait déjà été signalée, sans qu’il soit possible de la confirmer de façon certaine.

La Russie doit renoncer à ces actions, qui violent les normes internationales les plus fondamentales

 

Plus intrigant, l’affaire tchèque pourrait avoir un lien avec le mystérieux empoisonnement d’un vendeur d’armes bulgare survenu quelques mois plus tard. Emilian Gebrev entreposait des munitions dans les installations de Vrbetice en attendant de les vendre, notamment à l’armée ukrainienne, qui venait d’entrer en conflit avec les séparatistes prorusses. En avril 2015, le marchand de canons est tombé grièvement malade, sans explication apparente. L’enquête des autorités bulgares ne donnera rien jusqu’à ce que Bellingcat relève qu’un troisièmeagent du GRU, ayant coordonné l’attaque contre Skripal, était présent à Sofia lorsque les tourments de Gebrev ont commencé. Sergueï Fedotov (de vrai nom Denis Viatcheslavovitch Sergueïev) avait loué une chambre dans le même hôtel et s’est évaporé le jour même. Ce scénario s’est répété un mois plus tard, quand les symptômes de Gebrev sont réapparus. Après la réouverture de l’enquête et soupçonnant un empoisonnement, peut-être aussi au novitchok, les autorités bulgares avaient demandé de l’aide au Royaume-Uni.

« Mesures de rétorsion »

Les avancées de l’enquête tchèque ont d’ores et déjà provoqué de vives réactions. Moscou a menacé Prague de « mesures de rétorsion ». « Cette démarche hostile s’inscrit dans le prolongement d’une série d’actions antirusses entreprises par la République tchèque ces dernières années. On ne peut qu’y voir la trace des États-Unis », a écrit le ministère russe des Affaires étrangères dans un communiqué. Washington a apporté son soutien à la République tchèque, de même que le Royaume-Uni : « Nous sommes toujours aussi déterminés et engagés à traduire les responsables de l’attaque de Salisbury en justice et saluons les actions des autorités tchèques pour faire de même. La Russie doit renoncer à ces actions, qui violent les normes internationales les plus fondamentales », a déclaré lechef de la diplomatie britannique, Dominic Raab. Le sujet doit être abordé ce lundi lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne.

Moscou réplique à Prague et expulse vingt diplomates tchèques

La Russie a annoncé dimanche que 20 employés de l’ambassade tchèque à Moscou étaient désormais « persona non grata » et devaient quitter le pays avant la fin de la journée lundi 19 avril. Cette annonce a été faite par le ministère russe des Affaires étrangères, après la convocation de l’ambassadeur tchèque à Moscou, Vitezslav Pivonka. La Russie avait promis plus tôt des mesures de rétorsion après l’expulsion de 18 diplomates russes par la République tchèque qui les accuse d’espionnage. Moscou a indiqué que cette affaire « portait la marque » de Washington. « Dans leur désir de faire plaisir aux États-Unis après les sanctions américaines contre la Russie, les autorités tchèques ont même surpassé leur maître », avait estimé dimanche le ministère russe des Affaires étrangères. Cette semaine, les États-Unis ont annoncé des sanctions et l’expulsion de dix diplomates russes en représailles à ce que Washington estime être des interférences russes dans les élections américaines, une cyberattaque massive et d’autres activités hostiles.

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