Rapport sur le 11/9 - «L'Amérique est attaquée»

Comment les plus hautes autorités de l'État américain ont vécu la journée du 11 septembre 2001. Récit extrait du rapport de la commission d'enquête officielle.
Quand [le vol] American 11 s’est écrasé sur le World Trade Center à 8h46, personne à la Maison-Blanche ou parmi ceux qui accompagnaient le président ne savait qu’il avait été détourné. Alors que cette information circulait à l’intérieur de la Federal Aviation Administration (FAA), nous n’avons trouvé aucun élément prouvant que le détournement avait été signalé à une autre agence à Washington avant 8h46.
La plupart des agences fédérales ont appris l’écrasement à New York par CNN. À l’intérieur du National Military Command Center (NMCC), le directeur adjoint des opérations et son assistant ont commencé à signaler l’incident aux hauts fonctionnaires du Pentagone. Vers 9 heures, l’officier du NMCC chargé des opérations a communiqué avec le centre des opérations de la FAA pour obtenir des informations.

À Sarasota (Floride), le cortège présidentiel arrivait à l’école élémentaire Emma E. Booker, où le président devait faire la lecture à une classe et parler d’éducation. Le directeur de cabinet de la Maison-Blanche, Andrew Card, nous a dit qu’il était à côté du président devant la salle de classe quand Karl Rove, le conseiller du président, les a d’abord informés qu’un petit bimoteur s’était écrasé contre le World Trade Center. La réaction du président a été de croire que l’incident avait dû être causé par une erreur du pilote. À 8h55, avant d’entrer dans la salle de classe, le président a parlé avec la conseillère à la sécurité nationale, Condoleezza Rice, qui se trouvait à la Maison-Blanche. Elle se souvient d’avoir dit d’abord au président qu’il s’agissait d’un bimoteur — puis d’un avion commercial — qui avait frappé le World Trade Center, en ajoutant que «c’est tout ce que nous savons à l’heure actuelle, Monsieur le président».
À la Maison-Blanche, le vice-président, Dick Cheney, venait d’entamer une réunion quand son assistant lui a dit d’allumer la télévision parce qu’un avion venait de frapper la tour nord du World Trade Center. Le vice-président était en train de se demander «comment un avion peut-il heurter le World Trade Center?», quand il a vu le second avion frapper la tour sud.
[...] Les services de protection du président ont renforcé la sécurité autour de la Maison-Blanche. Les fonctionnaires qui ont donné ces ordres ne savaient pas qu’il y avait un autre détournement, ni que cet avion était en route pour Washington.

Téléconférences
La FAA, la Maison-Blanche et le ministère de la Défense ont organisé une téléconférence entre plusieurs agences avant 9h30. Ces téléconférences n’incluant pas — au moins jusqu’à 10 heures — les fonctionnaires compétents de la FAA et du ministère de la Défense, elles n’ont pas permis de coordonner de manière significative les réponses des militaires et de la FAA au sujet des détournements [...].
À la Maison-Blanche, la téléconférence vidéo a été dirigée depuis la «Situation Room» par Richard Clarke, conseiller spécial du président engagé depuis longtemps dans le contre-terrorisme. Le registre indique qu’elle a commencé à 9h25 et qu’elle réunissait la CIA, le FBI, le département d’État, les ministères de la Justice et de la Défense, la FAA et le bunker de la Maison-Blanche. La FAA et la CIA se sont joints à la téléconférence à 9h40. Le premier sujet abordé a été la sécurité physique du président, de la Maison-Blanche et des agences fédérales. Immédiatement après, on a signalé qu’un avion s’était écrasé sur le Pentagone — à 9h37. Nous n’avons trouvé aucun élément prouvant que les participants à la téléconférence vidéo aient eu une information préalable que [le vol] American 77 avait été détourné et qu’il se dirigeait directement vers Washington. [...]
À 10h3, la conférence a reçu des rapports selon lesquels d’autres appareils manquaient, «deux, sans doute trois en vol,» et elle a appris qu’une patrouille de combat survolait Washington. La question des règles de combat à établir a été évoquée. Clarke a signalé qu’on était en train de demander l’autorisation du président pour abattre des avions. [...]
[...] Le matin du 11 septembre, le ministre de la Défense, Donald Rumsfeld, prenait son petit-déjeuner au Pentagone avec un groupe de membres du Congrès. Puis il est retourné dans son bureau pour la conférence quotidienne du renseignement. Le secrétaire a été informé du second écrasement à New York pendant cette conférence. Quand le Pentagone a été touché, le secrétaire Rumsfeld est descendu sur le stationnement pour soutenir les sauveteurs.
[...] Le North American Aerospace Defense Command (NORAD) a confirmé que l’American 11 était toujours en vol et qu’il se dirigeait vers Washington, relayant ainsi l’information erronée de la FAA déjà mentionnée. La communication téléphonique a cessé vers 9h34. [...]
Vers 10h3, quand [le vol] United 93 s’est écrasé en Pennsylvanie, il n’y avait eu aucune mention de son détournement et la FAA n’avait toujours pas été ajoutée à la téléconférence.

Le président et le vice-président
Le président était assis dans une salle de classe quand, à 9h5, Andrew Card lui a murmuré à l’oreille: «Un deuxième appareil s’est écrasé contre la seconde tour. L’Amérique est attaquée». Le président nous a dit que son instinct avait été de manifester du calme, pour que le pays ne voie pas une réaction d’énervement dans un moment de crise. Les journalistes se tenaient derrière les enfants; il a vu leurs téléphones se mettre à sonner. Le président a senti qu’il devait montrer du calme et de la force jusqu’à ce qu’il puisse mieux comprendre ce qui se passait.
Le président est resté dans la salle de classe pendant encore cinq à sept minutes, alors que les enfants continuaient à lire. Puis il est retourné dans une salle de réunion peu avant 9h15, où on l’a informé et où il a vu le reportage de la télévision. Il a ensuite parlé au vice-président Cheney, à [Condoleezza] Rice, au gouverneur de New York, George Pataki, et au directeur du FBI, Robert Mueller. Il a décidé de faire une brève déclaration depuis l’école, avant de partir pour l’aéroport. Les services chargés de la protection du président nous ont dit qu’ils avaient hâte de mettre le président dans un lieu plus sûr, mais qu’ils ne trouvaient pas impératif de le voir s’éclipser.
Entre 9h15 et 9h30, l’équipe s’est occupée d’organiser le retour à Washington, tandis que le président consultait ses conseillers sur ce qu’il devait dire. Personne, parmi ceux qui l’accompagnaient, n’a été informé pendant tout ce temps qu’un autre avion avait été détourné ou avait disparu. L’équipe était en contact avec la «Situation Room» à la Maison-Blanche, mais, d’après ce que nous avons pu savoir, personne, parmi ceux qui accompagnaient le président, n’était en contact avec le Pentagone. Le sujet essentiel était la déclaration du président à la nation. La seule décision prise pendant tout ce temps a été de rentrer à Washington.
Le cortège présidentiel est parti à 9h35 pour arriver à l’aéroport entre 9h42 et 9h45. Pendant le trajet, le président a appris l’attentat contre le Pentagone. Il est monté en avion, a demandé aux services chargés de sa protection si sa famille était en sûreté, puis il a appelé le vice-président. D’après les notes de la conversation téléphonique, vers 9h45 le président a dit au vice-président: «On dirait que nous avons une petite guerre, j’ai appris à propos du Pentagone. Nous sommes en guerre... quelqu’un va payer.»
À peu près à ce moment-là, Card, l’agent responsable des services chargés de la protection du président, l’aide de camp militaire du président et le pilote s’entretenaient sur une destination possible pour Air Force One. L’agent responsable avait la forte impression que la situation à Washington était trop instable pour que le président y retourne, et Card était d’accord. Le président tenait fermement à rentrer à Washington et il n’accepta qu’à contrecoeur d’aller ailleurs. La question n’était pas encore résolue quand le président s’est entretenu avec le vice-président, à peu près au moment où Air Force One décollait. Le vice-président s’est souvenu d’avoir insisté pour que le président ne rentre pas à Washington. Air Force One a décollé à environ 9h54 sans destination précise. L’objectif était de prendre l’air — aussi rapidement et aussi haut que possible — et de décider ensuite où aller.
À 9h33, le responsable de la tour de contrôle de l’aéroport Ronald-Reagan [à Washington] a communiqué par téléphone rouge avec les services chargés de la protection du président et a dit au centre des opérations qu’«un appareil se dirige vers vous et ne communique pas avec nous». C’était le premier rapport précis envoyé aux services de protection au sujet d’une menace directe sur la Maison-Blanche. [...]
Le vol American 77 a commencé à virer au sud, loin de la Maison-Blanche, à 9h34. Il a continué à se diriger vers le sud pendant en gros une minute, avant de virer à l’ouest et de commencer à faire demi-tour. Cette nouvelle a décidé les services de protection à ordonner l’évacuation immédiate du vice-président juste avant 9h36. Des agents l’ont tiré de son fauteuil et lui ont dit qu’il devait descendre dans le bunker. Le vice-président est entré dans le souterrain qui conduit à l’abri, à 9h37. Il a demandé à parler au président, mais établir la communication a pris du temps.
À 9h55, le vice-président était toujours au téléphone avec le président et il l’informait que trois appareils étaient portés disparus et que l’un d’eux s’était écrasé sur le Pentagone. [...]

Le United 13 et l’ordre de tirer
Le matin du 11 septembre, le président et le vice-président sont restés en contact non pas par une seule communication, mais par toute une série d’appels. Le président nous a dit qu’il a été frustré par la mauvaise qualité des communications ce jour-là. Il n’a pu joindre des responsables clés, y compris le ministre de la Défense Rumsfeld, pendant un long moment. La ligne avec la salle de conférence de l’abri de la Maison-Blanche — et avec le vice-président — était continuellement coupée. [...]
À 10h2, ceux qui étaient en communication dans l’abri ont commencé à recevoir des rapports du service de protection concernant un appareil — sans doute détourné — qui se dirigeait vers Washington. Cet appareil était le vol United 93. Les services de protection du président avaient obtenu cette information directement de la FAA. La FAA avait peut-être suivi le parcours de United 93 sur un écran de visualisation qui montrait que sa destination était Washington, et non sur son image radar véritable. Ainsi, les services de protection s’appuyaient sur des projections et ne savaient pas que l’avion s’était déjà écrasé en Pennsylvanie.
À un moment, entre 10h10 et 10h15, un aide de camp militaire a dit au vice-président et aux autres que l’appareil était à 80 milles. On a demandé au vice-président Cheney de donner l’autorisation de l’attaquer. Le vice-président a autorisé un avion de combat à attaquer cet appareil. Il nous a dit qu’il appuyait son autorisation sur la conversation qu’il avait eue précédemment avec le président. L’aide de camp est revenu quelques minutes plus tard, sans doute entre 10h12 et 10h18, et a dit que l’appareil se trouvait à 60 milles. Il a à nouveau demandé l’autorisation de l’attaquer. À nouveau, le vice-président a dit oui. [...]
Quelques minutes se sont écoulées et on a appris qu’un avion s’était écrasé en Pennsylvanie. Ceux qui se trouvaient dans l’abri se sont demandé si l’appareil avait été abattu par suite de l’autorisation donnée.
Vers approximativement 10h30, l’abri a commencé à recevoir des rapports concernant un autre avion détourné, cette fois à seulement 5 à 10 milles. Croyant ne disposer que d’une minute ou deux, le vice-président a donné l’autorisation «d’abattre» ou «d’éliminer» l’appareil. À 10h33, il n’y avait toujours aucune information immédiate sur le sort de l’avion. D’après la description pertinente d’un témoin: «Il est tombé sous l’écran du radar et il a simplement continué à voler dans votre imagination; vous ne savez pas où il est ni ce qui lui est arrivé». Finalement, l’abri a appris que le soi-disant avion détourné à 5 milles était un hélicoptère sanitaire de l’armée.
Transmission de l’autorisation de la Maison Blanche aux pilotes
[...] Dans les entretiens qu’il a eus avec nous, le personnel du North East Air Defense Sector (NEAD) a exprimé une très grande confusion sur la nature et l’effet de l’ordre d’abattre les appareils détournés, donné par le vice-président.
Le commandant du NEAD nous a dit qu’il n’avait pas transmis l’ordre parce qu’il ignorait ses ramifications. Le commandant de mission et le directeur de l’armement ont indiqué qu’ils n’avaient pas transmis l’ordre aux avions de combat qui survolaient Washington et New York parce qu’ils n’étaient pas sûrs de la façon dont les pilotes pourraient ou devraient exécuter cet ordre. En bref, pendant que les responsables à Washington pensaient que les avions de combat au-dessus d’eux avaient reçu l’ordre «d’éliminer» tout avion hostile, le seul ordre effectivement transmis aux pilotes était «d’identifier l’appareil».
À 10h39, le vice-président a informé le ministre de la Défense au sujet de la téléconférence sur la menace aérienne:
Le vice-président: «Ici, il y a eu au moins trois exemples où des rapports nous ont indiqué qu’un appareil s’approchait de Washington — deux d’entre eux étaient un détournement confirmé. Et, conformément aux instructions du président, j’ai donné l’autorisation qu’on les élimine. Allô?»
Le ministre de la Défense: «Oui, je comprends. À qui avez-vous donné cette instruction?»
Le vice-président: «Elle a été transmise d’ici par le biais du centre [des opérations] à la Maison-Blanche, depuis l’abri.»
Le ministre de la Défense: «OK, permettez-moi de poser une question: la directive a-t-elle été transmise à l’appareil?»
Le vice-président: «Oui.»
Le ministre de la Défense: «Ainsi, nous avons plusieurs appareils en l’air qui ont ces instructions en ce moment même?»
Le vice-président: «C’est exact. Et, d’après ce que je sais, ils ont déjà éliminé deux appareils.»
Le ministre de la Défense: «Nous ne pouvons le confirmer. On nous a informés qu’un appareil avait été abattu, mais aucun rapport de pilote ne nous le confirme.
Le vice-président se trompait en croyant que son autorisation d’abattre l’appareil avait été transmise aux pilotes volant selon les instructions du NEAD. [...]

Et si?
Les responsables du NORAD ont constamment maintenu que, si les passagers n’avaient pas causé l’écrasement de United 93 [dans un champ de la Pennsylvanie en se révoltant contre les pirates de l’air], les militaires l’auraient empêché d’atteindre Washington. Cette conclusion se fonde sur une version des événements que nous savons maintenant être incorrecte. Les avions de combat de Langley n’ont pas décollé en réponse à United 93; le NORAD n’avait pas 47 minutes pour intercepter le vol; le NORAD n’a même pas su que l’avion était détourné avant qu’il s’écrase. Cependant, il convient de se demander si United 93 aurait pu être intercepté.
[...] À cet instant, les pilotes de Langley ne connaissaient pas la menace à laquelle ils faisaient face, ils ne savaient pas où se trouvait United 93 et ils n’avaient pas reçu l’autorisation de tirer. Tout d’abord, les pilotes de Langley n’ont jamais été informés de la raison pour laquelle ils avaient décollé. Comme l’a expliqué le pilote qui dirigeait le vol: «Je suis revenu à la menace russe... J’ai pensé: “menace de missile de croisière tiré de la mer”. Vous savez, vous regardez en bas et vous voyez le Pentagone en flammes et vous vous dites que ces salauds ont réussi à en faire passer un... Vous ne voyez aucun avion et personne ne vous a rien dit.»
[...] Les responsables du NORAD maintiennent qu’ils auraient intercepté et abattu United 93. Nous n’en sommes p