Irak - Le salaire de la peur des camionneurs immigrés

Bagdad — Salim Djamouz est syrien et, pour y être exposé tous les jours, connaît les risques encourus par les camionneurs sillonnant les routes irakiennes, où des insurgés peuvent à tout moment l'enlever ou le tuer. Mais, comme bien d'autres, il n'a guère d'autre choix que d'accepter ce salaire de la peur.

Des hommes armés ont tiré ce mois-ci sur le convoi de cinq camions dans lequel il se trouvait, dans l'ouest de l'Irak. Par chance, ils se sont éloignés, mais le camion du frère de Djamouz a été endommagé et il a fallu l'abandonner.

«J'en ai vu des camions détruits ou pillés. J'ai vu des camions citernes en feu», raconte Djamouz, âgé de 27 ans et père de deux enfants, dont le camion entièrement recouvert d'une épaisse couche de poussière est à l'arrêt aux abords de Bagdad.

«Bien sûr, j'ai peur. Il n'y a pas de patrouille sur les autoroutes. Mais j'ai besoin d'argent. J'ai deux jeunes enfants à nourrir.»

Les camionneurs jouent un rôle déterminent dans l'effort de reconstruction de l'Irak conduit sous la houlette des États-Unis. Mais ils sont aussi des cibles faciles pour les insurgés qui veulent faire pression sur les gouvernements ou les entreprises étrangères afin d'obtenir leur retrait d'Irak. Ils assurent l'approvisionnement des forces américaines et des Irakiens depuis le Koweït, la Jordanie, la Syrie, l'Arabie Saoudite ou la Turquie.

Des dizaines de camionneurs immigrés ont été tués ou enlevés. Mais, en dépit du danger, les candidats ne manquent pas, arrivant de pays pauvres comme les Philippines, mais aussi des États-Unis.

Djamouz dit qu'il gagne entre 500 et 800 dollars par voyage, bien plus qu'il ne pourrait gagner en Syrie. Pour la plupart, les salaires irakiens sont sans commune mesure avec ce qu'ils pourraient gagner en restant au pays.

La diffusion d'un enregistrement vidéo montrant les sept chauffeurs d'un transporteur koweïtien — trois Indiens, trois Kényans et un Égyptien — suppliant pour que leur vie soit épargnée est venue rappeler les risques du métier. Leurs ravisseurs menacent de les tuer si leur employeur ne se retire pas de l'Irak. Des insurgés ont décapité un camionneur bulgare et on craint qu'ils n'aient réservé le même sort à son compatriote capturé avec lui.

On se bouscule pour travailler chez Halliburton

La semaine dernière, des insurgés ont abattu un chauffeur jordanien à proximité de la ville de Ramadi, puis lui ont arraché les yeux avant de l'abandonner sur le bas-côté.

En dépit du danger, Halliburton, le groupe américain de logistique et de services pétroliers qui constitue le principal sous-traitant des forces américaines en Irak, avait indiqué en mai avoir reçu plus de 100 000 candidatures.

Le frère de Sukhdev Singh, l'un des trois otages indiens, a dit que sa famille avait vendu des terres pour obtenir l'argent du voyage en Irak de Sukhdev, dont les gains devaient permettre à la famille d'éponger ses dettes.

Thomas Hamill, un petit producteur laitier américain qui a échappé à ses ravisseurs il y a deux mois, était lui aussi venu travailler comme chauffeur en Irak pour rembourser des dettes.

Afin d'assurer la continuité des approvisionnements, l'armée américaine fait escorter par des véhicules armés nombre des centaines de convois de camions qui sillonnent les routes irakiennes. Mais, même dans ce cas, la sécurité n'est pas assurée.

«On est à la merci d'engins explosifs bricolés, des grenades RPG, des mines, des tirs de mortier et même de tirs sporadiques ou de clous répartis sur la chaussée», énumère Keith Richard, employé de Kellogg Brown & Root (KBR), une filiale de Halliburton qui entretient une flotte de 2000 camions en Irak.

Il n'y a aucun chiffre disponible sur le nombre des victimes civiles en Irak depuis un an. Mais KBR et ses sous-traitants ont perdu plus de 40 collaborateurs.

L'armée américaine reconnaît que les attaques contre des convois de camions ont augmenté au cours du mois écoulé, sans toutefois atteindre les niveaux d'avril dernier, lorsqu'un soulèvement avait partiellement paralysé le pays.

Les enlèvements ont pu se révéler être politiquement payants pour les insurgés, comme dans le cas de la décision des Philippines de précipiter leur retrait de leur contingent en Irak afin de sauver la vie d'un de leurs ressortissants, lui aussi enlevé au volant de son camion.

Malgré tout, les camionneurs continueront d'affluer. Debout à côté de son camion arrêté dans un dépôt situé aux abords de la ville d'Erbil, dans le nord de l'Irak, Ibrahim Ahsen, un chauffeur de 32 ans, venu de Turquie, dit lui aussi qu'il a peur sur les routes irakiennes, mais qu'il ne peut refuser les quelque 1000 dollars de gain pour quinze jours de travail. «Il n'y a pas de travail en Turquie et j'ai des enfants qui ont faim à la maison.»