Un choc existentiel, écrit noir sur blanc

Le livre de Thomas Chatterton Williams, «Autoportrait en noir et blanc», vient d’être traduit en français.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Le livre de Thomas Chatterton Williams, «Autoportrait en noir et blanc», vient d’être traduit en français.

« Elle a des boucles blondes ! » Lorsque le médecin prononça ces mots dans la salle d’accouchement, Thomas Chatterton Williams eut le choc de sa vie. Bien sûr, il s’y attendait, mais là, avec son bébé dans les bras, il ne pouvait plus y échapper. Pourtant né d’un père noir et d’une mère blanche, lui qui s’était toujours considéré comme un « Noir » pure laine allait donc être le père d’une petite fille à la peau rose et aux boucles blondes !

« Quand j’ai compris que ma fille serait blanche, j’ai dû me rendre à l’évidence que ma façon de voir ces choses n’avait pas de sens. J’ai compris que les catégories raciales dans lesquelles j’avais grandi et que je considérais comme évidentes ne parvenaient pas à décrire la complexité du monde. Or, peut-être que si elles ne marchaient pas pour moi, elles ne marchaient pour personne. »

C’est sur ce choc existentiel que s’ouvre l’essai percutant de l’écrivain noir américain Autoportrait en noir et blanc (Grasset), qui vient d’être traduit en français. Né dans le New Jersey, Thomas Chatterton Williams, qui habite aujourd’hui Paris, y raconte sa quête identitaire dans une Amérique de plus en plus obsédée par la race.

Cleaver contre Baldwin

« J’ai 40 ans et j’ai grandi dans les années 1990 dans une culture américaine qui estimait qu’à partir du moment où vous n’étiez pas blanc à 100 %, vous étiez noir. C’était un héritage de l’esclavage. Jusque dans les années 2000, sur les formulaires, on ne pouvait pas choisir une autre identité raciale. » Cette obligation, raconte Williams, les Noirs en avaient d’ailleurs fait une fierté, une façon de consolider leur identité. Dans le pays de son père, qui vient du Sud profond, il y avait des Noirs aux yeux bleus et ça ne posait pas problème. Dans son livre, Williams raconte comment, lorsqu’il était adolescent, avec le zèle d’un converti, il n’aura de cesse d’effacer toute ambiguïté sur le fait qu’il était noir afin « de joindre les rangs de la tribu », écrit-il.

« Tant que vous êtes aux États-Unis, ces identités raciales semblent normales. On n’en discute même pas. Mais dès que j’ai tenté d’expliquer “ma race” à des Européens, j’ai dû me rendre à l’évidence que j’étais en train de justifier des idées absurdes issues de l’esclavage. C’est là que j’ai compris que la race était une perception et n’avait rien à voir avec ce que vous êtes. C’est bien d’être antiraciste, mais si l’antiracisme est fondé sur les mêmes catégories que le racisme, ça ne va plus. Il ne suffit pas d’être antiraciste, il faut être contre les races. »

J’ai grandi dans les années 1990 dans une culture américaine qui estimait qu’à partir du moment où vous n’étiez pas blanc à 100 %, vous étiez noir. C’était un héritage de l’esclavage.

 

Ce débat n’est pas nouveau. Au contraire, il traverse tout le mouvement d’émancipation des Noirs américains. Williams en veut pour preuve les critiques qu’adressait, dès les années 1970, le ministre de l’Information du Black Panther Party, Eldridge Cleaver, à l’écrivain homosexuel James Baldwin, alors réfugié à Paris.

« Cleaver a représenté un courant essentialiste dans la révolte noire, relève Thomas Chatterton Williams. Pour lui, Baldwin rêvait d’être une femme afin de pouvoir porter l’enfant d’un homme blanc. Il n’était pas vraiment noir, car il s’accommodait trop bien du monde blanc. Cleaver pensait que le métissage était un complot des démons aux yeux bleus destiné à faire disparaître les Noirs. J’ai lu ça quand j’étais jeune. Quand j’ai épousé une Française, même si je croyais dans le droit de chacun d’aimer qui il voulait, je n’ai pas pu m’empêcher de m’interroger sur ce que je faisais. Tout ça demeurait présent dans mon esprit. J’ai donc dû calmer cette voix de Cleaver dans ma tête. »

L’universalisme en crise

Or, cette pensée essentialiste et victimaire fait aujourd’hui un retour en force aux États-Unis, estime l’écrivain. « La pensée universaliste est en crise. Depuis Ta-Nehisi Coates [selon qui “l’Amérique blanche est un consortium destiné à protéger son pouvoir exclusif de dominer et de contrôler nos corps (noirs)”], on n’hésite plus à critiquer ouvertement Martin Luther King, qui a pourtant formulé un projet humaniste extraordinaire. On n’hésite plus à le qualifier de vendu parce qu’il acceptait l’assimilation. C’est une régression terrible. L’idéal républicain est quelque chose qui résonne en moi. C’est l’idéal du mouvement des droits civiques qui voulait que nous soyons tous des citoyens avec des droits universels accessibles à tous. Cet idéal est encore très vivant en France. L’idée d’être d’abord un citoyen avant d’appartenir à une catégorie ou à une communauté, c’est l’idéal de Martin Luther King. »

Malheureusement, les idées de ce dernier sont aujourd’hui battues en brèche. « En Amérique, si on les défend, on est accusé de trahir son identité raciale et de collaborer avec les Blancs. C’est une régression dramatique. On vous dit aujourd’hui qu’on n’a pas besoin de Noirs qui ne parlent pas comme des Noirs. Comme s’il n’y avait qu’une seule façon d’être noir. Si vous êtes en désaccord, vous êtes ostracisé. De la même façon, il n’y aurait qu’une seule façon d’être une femme ou d’être musulman. »

Les débats byzantins auxquels on a assisté sur l’interdiction du mot « nègre », pourtant souvent utilisé de manière simplement descriptive, dit l’écrivain, illustrent selon lui une pensée magique.

« Cela revient à rétablir le blasphème. Comme si certains mots avaient un effet mystérieux sur ceux qui les entendaient. J’y vois une forme de panique morale et puritaine. Cette volonté de “nettoyer” l’histoire en supprimant des mots n’a rien à voir avec une société libérale. Certains vont jusqu’à prétendre que les examens scolaires sont racistes et que la ponctualité à l’école serait un “privilège blanc”. Selon cette logique, les Noirs auraient des manières différentes de penser et d’apprendre. Or, c’est exactement ce qu’ont toujours dit les racistes. »

Ce nouveau radicalisme, l’écrivain l’attribue en partie à la déception qui a suivi l’élection de Barack Obama.

« Obama a représenté un énorme progrès, mais son élection ne pouvait transformer la société tout entière. Il a eu le prix Nobel alors même qu’il n’avait encore rien fait ! La déception a commencé dès le second mandat avec la diffusion de vidéos montrant des assassinats de Noirs. Nous vivons toujours avec les conséquences de cette désillusion. »

L’exception américaine

Depuis la mort de George Floyd, Williams s’étonne de voir cette obsession raciale envahir le monde entier. « Partout, on plaque ces idées américaines sur une réalité qui n’a souvent rien à voir, dit-il. Les Haïtiens, par exemple, ont leurs propres ancêtres, leur propre histoire. Ils n’ont pas à adhérer à un discours unique. L’histoire de l’Amérique est très différente de celle de pays qui, comme la France, n’ont accepté l’esclavage que hors de leurs frontières. En Amérique, les Noirs sont là depuis la fondation du pays. La ségrégation raciale est à l’origine des États-Unis. Ce n’est pas le cas de pays comme la France ou le Canada, qui n’ont donc pas développé la même obsession de la pureté raciale. C’est pourquoi les Français ont eu Alexandre Dumas alors que tous savaient que c’était un quarteron. »

« Il n’y a pas de Nègres hors d’Amérique », avait d’ailleurs confié James Baldwin à l’anthropologue Margaret Mead dans un livre d’entretiens (Le racisme en question, Calmann-Lévy, 1971). Pour Thomas Chatterton Williams, « il est bon de savoir qu’il y a de nombreuses formes d’oppression et que la vôtre n’est pas la seule. La situation des Algériens en France n’est pas facile. Il y a aussi l’oppression de classe que subissent les gens indépendamment de leur couleur. Depuis qu’on ne parle que d’identité, on oublie les classes sociales, qui sont fondamentales ».

Ces questions, il entend les aborder dans son prochain livre, qui portera sur le mouvement qui a suivi la mort de George Floyd aux États-Unis. En attendant, Williams n’est pas très optimiste. « Je pense que ces militants woke [éveil] cherchent un substitut à la religion. Ils tentent de combler le vide par l’antiracisme. J’espérais que Joe Biden calmerait le jeu, mais il semble totalement soumis à la rhétorique raciale. Il a déclaré que l’équité raciale serait un critère de sa politique étrangère. Qu’est-ce que ça veut dire ? Selon lui, un vrai Noir ne pouvait pas voter Trump. C’est humiliant de penser que, parce qu’on est noir, on doit absolument voter démocrate. Le radicalisme antiraciste ne peut que renforcer le trumpisme populiste. On ne règle rien en traitant sans cesse les gens de suprémacistes blancs. »

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