Des outils de surveillance canadiens au Myanmar

L’embargo actuel du Canada contre le Myanmar n’est pas total: les sanctions concernent surtout une liste de 54 personnes, en majorité des responsables militaires, et l’exportation d’armes.
Photo: STR / Agence France-Presse L’embargo actuel du Canada contre le Myanmar n’est pas total: les sanctions concernent surtout une liste de 54 personnes, en majorité des responsables militaires, et l’exportation d’armes.

Le Myanmar s’est constitué un arsenal technologique considérable dans les cinq dernières années, achetant du matériel de surveillance électronique de nombreuses compagnies occidentales. Parmi celles-ci, la compagnie canadienne OpenText basée à Waterloo en Ontario confirme avoir vendu deux types d’équipements au Myanmar.

Le logiciel appelé Encase et des appareils sous la gamme Tableau servent notamment à extraire, traiter, classer et décrypter des données d’une grande variété de dispositifs, y compris des ordinateurs et des téléphones intelligents.

Ces technologies sont utilisées par les forces de l’ordre à travers le monde, mais l’armée myanmaraise œuvre dans un tout autre contexte : celui de violations graves aux droits fondamentaux de la personne. Les transactions d’OpenText et des autres compagnies ont eu lieu avec des instances gouvernementales contrôlées par les militaires même avant le coup d’État du 1er février, ce qui aurait dû forcer à plus de prudence, ajoutent des experts.

Les forces armées ont régné en maîtres sur ce pays d’Asie du Sud-Est depuis 1962, ne commençant qu’un très timide partage du pouvoir en 2011. À partir de 2016, une cohabitation plus visible s’est forgée avec un gouvernement civil, avec de facto à sa tête la lauréate du Nobel de la paix Aung San Suu Kyi. Les forces armées ont cependant repris le pouvoir de force le 1er février dernier, déclenchant des manifestations de grande ampleur, rapidement réprimées dans le sang.

Craintes pour les opposants

OpenText assure avoir agi en toute conformité avec les lois, règlements et embargo en vigueur. La compagnie dit aussi avoir vendu le matériel « au gouvernement précédent ». « Après le coup, nous avons mis fin à notre accord », écrit un porte-parole au Devoir.

Les documents consultés par Le Devoir indiquent qu’OpenText a vendu ces équipements à la police et au bureau des enquêtes spéciales, le service de renseignement myanmarais. Le ministère des Affaires intérieures du Myanmar, responsable de ces deux entités, est demeuré sous contrôle militaire même durant le court gouvernement civil, rappelle Jean-François Rancourt, politologue au Centre d’études asiatiques de l’Université de Montréal.

Les détails de ces ventes émanent des budgets de 2016 à 2021 de ce ministère et ont été obtenus par l’organisation Justice for Myanmar. Ces budgets représentent des dépenses réelles, et non pas seulement projetées de cette instance gouvernementale.

« Il me semble quand même très naïf de tenir pour acquis que les policiers vont faire un bon usage des technologies, considérant la structure du pouvoir au Myanmar et l’historique de violation des droits humains », dit M. Rancourt. Certaines de ces ventes ont en outre été réalisées après le début du génocide contre les Rohingyas, reconnu officiellement à la Chambre des communes du Canada en septembre 2018. « C’est très troublant », poursuit le politologue.

Il n’y a pas en ce moment de confirmation que les outils vendus par OpenText ou d’autres compagnies occidentales sont directement utilisés sur le terrain à des fins de répression.

Dans la dernière décennie, la junte a démontré un grand appétit pour des technologies qui ont permis de moderniser les télécommunications du pays et brancher les résidents à Internet.

Plusieurs de ces acquisitions sont cependant à « double usage », civil et militaire. Pour ce qui est des produits d’OpenText, « à la base, ces dispositifs sont créés pour l’analyse de dispositifs intelligents, mais ils peuvent réellement devenir des outils de répression », explique Luc Lefebvre, expert en sécurité informatique et président de Crypto. Québec, une organisation d’éducation. Il donne l’exemple d’une interception à la frontière où un dispositif intelligent — cellulaire, ordinateur portable — serait branché dans un équipement du type Tableau, comme celui vendu par OpenText : « L’objectif est d’extraire ces données, les garder, les classifier, et éventuellement, de pouvoir les utiliser. »

Maintenant que les manifestants déferlent dans les rues, les militaires se sont donné carte blanche pour utiliser ces technologies et « sévir brutalement sur des manifestants pacifiques », dit au Devoir Yadanar Maung, la porte-parole de Justice For Myanmar.

Contrôle de l’armée

Suivant le coup d’État militaire du 1er février dernier, les généraux ont pris le contrôle de plusieurs centres de données, ont rapporté des médias américains, et proposé une loi sur la cybersécurité forçant les fournisseurs de télécommunications à donner accès aux activités des utilisateurs. La loi est si large qu’elle permettrait aux autorités d’arrêter quiconque aurait critiqué le gouvernement en ligne et les emprisonner pour trois ans.

Des médias locaux relayés par le Comité pour la protection des journalistes ont fait état plus tôt cette semaine de raids dans plusieurs médias de la capitale Rangoon. La police a par exemple saisi des ordinateurs et des serveurs dans les locaux du média Myanmar Now.

Des technologies similaires pour infiltrer des appareils bloqués ou encryptés, notamment des logiciels vendus par la compagnie israélienne Cellebrite, ont aussi servi à accumuler la preuve présentée en cour contre deux reporters de l’agence Reuters arrêtés en 2017 pour avoir documenté le massacre des Rohingyas.

« Pas assez de prudence »

Après des années d’embargo commercial, les pays occidentaux avaient relâché leurs sanctions autour de 2011. « J’ai l’impression qu’il y a eu trop d’enthousiasme et pas assez de prudence par rapport aux réformes qui étaient réellement faites. Les militaires ont profité de cette fenêtre d’opportunité », expose Jean-François Rancourt.

L’organisation Justice for Myanmar appelle quant à elle à solidifier les contrôles d’exportation du Canada. Ces ventes étaient « inacceptables même avant le coup [d’État], puisque la technologie de surveillance a été vendue aux forces de sécurité », dit Mme Maung.

L’embargo actuel du Canada contre le Myanmar n’est pas total : les sanctions concernent surtout une liste de 54 personnes, en majorité des responsables militaires, et l’exportation d’armes.

D’autre part, certaines technologies de surveillance électronique peuvent se retrouver sur la liste des marchandises d’exportation contrôlée du Canada. OpenText n’a pas voulu préciser si les produits vendus étaient sur cette liste.

« La puissance des capacités » des appareils exportés par OpenText font dire à Vivek Krishnamurthy qu’ils devaient y figurer. Il est directeur de la Clinique d’intérêt public et de politique d’Internet du Canada Samuelson-Glushko (CIPPIC) à l’Université d’Ottawa.

Au-delà de ces nuances, le problème de la responsabilité reste entier, estime M. Krishnamurthy. « Était-il raisonnable de faire ces ventes ? La responsabilité des compagnies ne doit pas s’arrêter au minimum prescrit par la loi, surtout dans un contexte de haut risque pour les droits de la personne comme le Myanmar », dit ce chercheur.  

Une firme montréalaise impliquée

Le 4 mars dernier a été la journée la plus meurtrière depuis le coup d’État au Myanmar, au moins 38 personnes ayant été tuées dans des manifestations, selon les Nations unies. La même journée, le lobbyiste israélo-canadien Ari Ben-Menashe signait un contrat de 2 millions de dollars américains avec le général Mya Tun Oo, le ministre de la Défense, qui figure sur la liste des personnes sanctionnées par le Canada. M. Ben-Menashe fournira son assistance à la junte pour « expliquer la vraie situation dans le pays », stipule le contrat d’abord rapporté par le site américain Foreign Lobby, et ensuite obtenu par Le Devoir. Le consultant en relations publiques et propriétaire de la firme Dickens & Madson doit notamment faire des représentations auprès de différentes branches du gouvernement américain, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, d’Israël et de la Russie, ainsi que devant les Nations unies et l’Union africaine. Dans une entrevue au Globe and Mail, Ari Ben-Menashe a affirmé qu’il ne croyait pas contrevenir aux sanctions du Canada contre le Myanmar. Affaires mondiales Canada a dit être « au courant d’informations selon lesquelles une entreprise de Montréal pourrait contrevenir au Règlement sur les mesures économiques spéciales visant la Birmanie » et suivre « la situation de près ».


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