Les vaccins, nouvelle monnaie géopolitique

La vaccination contre la COVID-19 est le théâtre d’une grande joute géopolitique. L’Economist Intelligence Unit (EIU), une firme indépendante d’analyse économique basée à Londres, tente de comprendre comment chacun des pays tirera son épingle du jeu.
Photo: Mark Felix Agence France-Presse La vaccination contre la COVID-19 est le théâtre d’une grande joute géopolitique. L’Economist Intelligence Unit (EIU), une firme indépendante d’analyse économique basée à Londres, tente de comprendre comment chacun des pays tirera son épingle du jeu.

La vaccination contre la COVID-19 est le théâtre d’une grande joute géopolitique. L’Economist Intelligence Unit (EIU), une firme indépendante d’analyse économique basée à Londres, tente de comprendre comment chacun des pays tirera son épingle du jeu. Entrevue avec Agathe Demarais, directrice des prévisions mondiales à l’EIU. 

D’après votre analyse, quels sont les principaux éléments qui influencent le rythme de la vaccination au Canada ?

La production, la production, la production ! Le Canada a fait le choix de ne pas dépendre d’usines américaines pour son approvisionnement en vaccins, car il craignait des contrôles de la part des États-Unis sur les exportations — à juste titre, parce que les usines américaines n’exportent pas de vaccins actuellement. Et donc, le Canada s’est tourné vers l’Union européenne (UE). Or, les usines européennes ont connu de nombreux retards.

Quand on démarre une usine de vaccin, il y a un facteur chance. On peut utiliser deux bioréacteurs identiques, les mêmes composants, les mêmes ingrédients ; l’un va fonctionner, l’autre pas. Et la plupart des usines européennes n’ont pas eu de chance. Donc, il y a eu de petits ratés à l’allumage, et cela a retardé l’approvisionnement du marché européen. La question est devenue très politique au sein de l’UE, qui a décidé de restreindre ses exportations.

Le Canada a-t-il été touché par ces restrictions ?

À ma connaissance, il n’y a pas eu de restriction formelle sur les exportations vers le Canada. Ottawa a obtenu une assurance verbale qu’il n’y aurait pas de problème, et il y a effectivement des exportations de l’UE vers le Canada. Mais on peut difficilement imaginer que celles-ci se font en très grande quantité, en tout cas dans les semaines à venir, tant que la situation ne sera pas plus fluide en Europe. Tous les gouvernements sont sous pression, et c’est très difficile de dire à votre population : « Écoutez, vous n’êtes pas vaccinés, mais on va exporter des vaccins vers d’autres pays. »

C’est vraiment le problème du Canada aujourd’hui. Il a effectivement réservé beaucoup de doses, de quoi vacciner cinq fois sa population, mais il ne bénéficie pas de livraisons prioritaires. Alors que l’UE, le Royaume-Uni et les États-Unis disposent d’une capacité locale de production, et même d’une certaine capacité à bloquer leurs exportations. La situation canadienne devrait s’améliorer avec l’ouverture d’une usine au Québec plus tard cette année, mais cette usine ne fera pas de miracles.

La République tchèque s’est récemment tournée vers la Russie et la Chine pour obtenir des vaccins qui ne sont pas encore autorisés en Europe. Comment comprendre la géopolitique des vaccins ?

On voit la Russie et la Chine utiliser les vaccins pour augmenter leur présence sur la scène géopolitique internationale et améliorer leur prestige dans les pays émergents. Ce n’est rien de nouveau : depuis une dizaine d’années, la Chine déploie sa nouvelle route de la soie, la Russie s’implique avec ses centrales nucléaires. Ils disent maintenant : « Vous n’arrivez pas à obtenir de vaccins des méchantes compagnies pharmaceutiques occidentales ? Nous, on va vous aider. »

C’est vraiment une stratégie à long terme. La Russie et la Chine ouvrent des usines de production de vaccins à travers le monde, emploient des gens sur place, forment la population, etc. Si les variants forcent l’administration de rappels, on peut imaginer qu’il faudra être vacciné avec le même vaccin. Cela dit, la Russie et la Chine n’ont pas beaucoup vacciné leur population. Elles ont les mêmes problèmes de production que tout le monde. Mais ce ne sont pas exactement des démocraties développées ; les populations n’exercent donc pas beaucoup de pression sur leur gouvernement pour être vaccinées plus rapidement.

À l’heure actuelle, quelles sont les conséquences du protectionnisme américain en matière de vaccins ?

Le Canada et le Mexique aimeraient bien que les États-Unis envoient quelques vaccins, mais ça me paraît peu probable à court terme. Joe Biden vient d’arriver à la Maison-Blanche ; il veut frapper un grand coup avec 100 millions de doses en 100 jours.

Éventuellement, la question de la diplomatie vaccinale pourrait peser dans la balance. Pour l’instant, les pays occidentaux ont un peu perdu cette bataille. On ne voit aucun vaccin derrière lequel flotte un drapeau américain, britannique ou canadien. Les pays occidentaux sont cependant les principaux donateurs à COVAX [un mécanisme visant à distribuer équitablement deux milliards de doses en 2021]. Simplement, COVAX, les gens ne savent pas très bien comment ça marche, qui finance, etc. C’est une grosse organisation, avec tous les problèmes des organisations internationales.

La COVID frappe plus fort dans les pays occidentaux. Au chapitre de la distribution des vaccins dans les différents pays du monde, comment les gouvernements européens et nord-américains jonglent-ils avec cette coïncidence qui les sert bien ?

Il faut d’abord souligner que nous avons tous intérêt à ce que la distribution internationale de vaccins aille le plus vite possible. Parce que tant que la majorité de la population mondiale ne sera pas vaccinée, on pourra voir l’émergence de nouveaux variants, et on va repartir au point de départ. On peut aussi se poser cette question : est-ce qu’il est éthique de vacciner des personnes à très faible risque dans un pays développé — je pense à quelqu’un qui a 20 ans et qui est en parfaite santé —avant, par exemple, un professionnel de la santé dans un pays africain qui passe ses journées à traiter des patients atteints du coronavirus ?

Mais il est vrai que le coronavirus fait surtout des ravages dans les pays développés. Pourquoi ? Parce que c’est une maladie qui, de façon disproportionnée, tue les personnes âgées, celles en surpoids, celles qui font de l’hypertension, du diabète — des maladies qu’on retrouve plutôt dans les pays développés. Il y a tout de même une petite nuance à faire : nous n’avons pas nécessairement de données épidémiologiques fiables dans tous les pays du monde. Je n’ai pas une confiance immense dans les appareils statistiques de certains pays en voie de développement.