Un climat géopolitique propice à la libération de Raif Badawi

Un manifestant pour les droits de la personne d’Amnesty International brandissait un portrait de Raif Badawi en face de l’ambassade de l’Arabie saoudite à Bruxelles, le 8 janvier dernier.
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse Un manifestant pour les droits de la personne d’Amnesty International brandissait un portrait de Raif Badawi en face de l’ambassade de l’Arabie saoudite à Bruxelles, le 8 janvier dernier.

Après neuf ans d’emprisonnement, la libération du blogueur saoudien Raif Badawi devient de plus en plus probable avec l’arrivée au pouvoir à Washington, depuis 50 jours, de Joe Biden interpellé désormais par des défenseurs des droits de la personne pour mettre fin au calvaire du journaliste.

Dans une lettre publiée lundi dans les pages du Washington Post, Irwin Cotler, ancien ministre de la Justice du Canada, prévient même que la persistance du silence des dernières années de la communauté internationale sur le traitement réservé depuis presque 10 ans au blogueur risque d’être désastreuse. Cette inertie donne un sentiment d’impunité aux dirigeants du royaume et favorise l’intensification des persécutions envers les prisonniers politiques, selon lui.

Le Canada mieux préparé

L’ancien député fédéral et avocat international, aujourd’hui à la tête du Centre Raoul Wallenberg pour les droits de la personne, à Montréal, appelle au passage le gouvernement américain à faire de la libération du blogueur, une des composantes de la nouvelle politique étrangère des États-Unis visant à promouvoir la démocratie et les droits de la personne.

« Le Canada est désormais mieux préparé pour défendre et réclamer la libération de Raif Badawi parce qu’il a l’appui des États-Unis », a résumé mercredi M. Cotler en entrevue au Devoir. Avec l’arrivée du ramadan, dans un peu plus d’un mois, le pouvoir saoudien devrait gracier plusieurs prisonniers. J’ai l’espoir que Raif Badawi en fasse partie. Il est dans l’intérêt du prince Mohammed ben Salmane [MBS] de le faire pour rétablir ses relations avec le gouvernement Biden », et ce, au lendemain de la déclassification, fin février, d’un rapport dévastateur de la CIA confirmant l’implication du prince héritier dans l’assassinat sordide du journaliste Jamal Khashoggi en Turquie en 2018.

Raif Badawi a été condamné à 10 ans de prison et 1000 coups de fouet en 2012 pour « apostasie » et « insulte à l’islam ». Ses articles faisaient surtout la promotion de la modernisation de l’Arabie saoudite, du pluralisme religieux, du respect des minorités et de la normalisation des relations diplomatiques avec Israël. En substance.

Une nouvelle enquête a été ouverte contre lui, par le régime saoudien, dans les dernières semaines pour « provocation de l’opinion publique » et « atteinte à la réputation du royaume ».

Sa sœur, Samar Badawi, militante pour le droit des femmes dans ce pays, a également été emprisonnée en 2018, tout comme l’avocat de Raif Badawi, Waleed Abulkhair, condamné à 15 ans de prison pour avoir défendu le blogueur.

Lundi, le chef de la diplomatie américaine, Anthony Blinken, a d’ailleurs rendu hommage à Samar Badawi à la cérémonie de remise des Prix du courage décerné chaque année par les États-Unis lors de la Journée internationale des droits des femmes, en rappelant que la militante avait obtenu ce prix en 2012. « Nous nous joignons aux autres nations pour réclamer sa libération », a-t-il dit.

« Il y a deux ans et demi, l’appel du Canada pour la libération de Raif Badawi a déclenché la colère de l’Arabie saoudite et une réaction très forte », dit M. Cotler. Le Royaume avait alors expulsé l’ambassadeur canadien et rappelé le sien d’Ottawa en plus de couper les relations commerciales entre les deux pays. Entre autres.

Les choses ont changé

« Aucune démocratie ne s’est portée à la défense du Canada à ce moment », rappelle-t-il, pas même les États-Unis, dont la politique étrangère sous le gouvernement précédent visait à « traiter ses ennemis comme ses amis et ses alliés comme ses ennemis ».

Dans les semaines qui ont suivi, Jamal Khashoggi était assassiné par le régime saoudien, lors d’une opération méticuleusement orchestrée sur le territoire turc par les hommes de MBS, selon la CIA.

« Or, les choses ont changé. Il y a désormais une coalition de conscience, aux États-Unis, au Canada, en Europe, appelant à la libération de Raif Badawi », dit M. Cotler. Et un nouveau rapport de force entre les États-Unis et l’Arabie saoudite qui tend à favoriser la fin de son emprisonnement. « Il est approprié pour Mohammed ben Salmane d’agir en faveur des droits humains plutôt que de chercher un antagonisme avec les États-Unis et son nouveau gouvernement », ajoute-t-il.

Fin janvier, la Chambre des communes a adopté à l’unanimité une motion appelant le Canada à accorder la nationalité canadienne à Raif Badawi, dont la femme, Ensaf Haidar, et les enfants vivent depuis plusieurs années dans la région de Sherbrooke. Le ministre de l’Immigration, Marco Mendicino, a le pouvoir discrétionnaire de le faire.

En 2015, l’Assemblée nationale du Québec avait adopté une motion à l’unanimité réclamant la libération du blogueur.

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