Là où on ne compte pas bien les morts de la COVID-19

À Lilongwe, la capitale du Malawi, la plupart des gens vivent du commerce informel et de petits boulots qui nécessitent de pouvoir se déplacer. 
Photo: Amos Gumulira Agence France-Presse À Lilongwe, la capitale du Malawi, la plupart des gens vivent du commerce informel et de petits boulots qui nécessitent de pouvoir se déplacer. 

Cinq jeunes de cinq pays racontent leur année pandémique, entre des mesures plus draconiennes qu’ici, des données manquantes et les autres menaces qui pèsent sur la vie de leurs concitoyens.

« Tu pratiques encore la distanciation sociale ? » lance Linh Vo Thi My en rigolant à l’écran. Même s’il fait presque toujours chaud à Hô Chí Minh-Ville (Saigon), au sud du Vietnam, rien de plus normal que d’y porter un masque, même avant la pandémie.

Nous étions camarades de classe à l’université en Caroline du Nord, où nous faisions une maîtrise, et la pandémie nous a propulsés à des milliers de kilomètres les uns des autres, au Québec, au Vietnam, en Inde et au Malawi. J’ai guetté les données sur la COVID-19 de leurs pays respectifs, ainsi que les données des pays de deux autres contacts, au Nigeria et en Colombie : mais, toutes proportions gardées, leurs courbes n’ont presque jamais dépassé celles du Québec.

Leurs yeux sur le terrain, ils relatent cependant des récits nuancés, avec certes d’énormes vides statistiques, mais empreints d’une plus grande normalité renouvelée.

La dernière accolade de Linh Vo remonte probablement à mars 2020, dit-elle, puisqu’elle a quitté les États-Unis et que « ce n’est pas dans la culture vietnamienne de se prendre comme ça ». Elle n’hésite cependant pas à partager la nourriture, se servant dans les mêmes assiettes que sa sœur, ses amis ou ses collègues.

Photo: Nhac Nguyen Agence France-Presse Ce n’est pas dans la culture vietnamienne de se faire des accolades et de se toucher. Par contre, les gens n’hésitent pas à partager la nourriture et à manger dans les rues, une habitude bien implantée à Hô Chí Minh-Ville.

Et si l’on se touche les uns les autres dans sa ville, explique la trentenaire, c’est pour faire son chemin dans le trafic sur les trottoirs et réussir à s’entasser dans l’ascenseur. « Au début, je pensais beaucoup à la COVID-19 dans ces moments-là, mais maintenant, j’ai l’impression que c’est normal », dit-elle, tout en s’avouant extrêmement sceptique devant les statistiques du gouvernement.

Le grand trou des données

Si on regarde les données que le Vietnam rapporte officiellement, il y a en effet de quoi sourciller : il n’y aurait eu que 35 morts, presque toutes en août et en septembre 2020. « Tu sais que nous sommes communistes, rappelle-t-elle le sourire en coin. Mais même s’il y a un grand contrôle de l’information, les rumeurs font toujours leur chemin. Et je n’ai aucune rumeur à signaler ! »

« Il faut faire attention à ce qu’on dit, car on peut se faire accuser de minimiser les risques quand on est optimistes », affirme quant à lui Narayan Chetry, médecin et professeur adjoint en santé publique au collège de médecine Tezpur de l’État d’Assam, au nord-est de l’Inde.

Narayan Chetry rappelle que plusieurs générations vivent aujourd’hui encore sous le même toit dans le deuxième pays du monde par sa population, les personnes âgées côtoyant de près les plus jeunes. « Je vis par exemple avec ma belle-mère de plus de 60 ans, et elle a eu la COVID-19. Elle mange avec nous et dort dans une pièce adjacente à notre chambre. Pourtant, ma femme et moi avons eu un test négatif au virus à deux reprises. »

L’isolement étant difficile, ce genre d’histoires alimente toutes sortes de théories, dit-il, et encourage les gens à ne plus porter leur masque, surtout depuis que la vaccination a commencé. « On en parle presque au passé », dit-il.

Dans les derniers mois, la situation est devenue encore plus difficile à déchiffrer, avoue ce médecin. Les comparaisons sont donc très aventureuses, et avoir confiance dans les statistiques de chaque pays est encore plus téméraire. Colombie, Nigeria, Vietnam, Malawi, Inde : si l’on se fiait aux statistiques officielles, tous ces pays compteraient moins de décès par 100 000 habitants que le Québec, la province la plus touchée au Canada.

Le Nigeria, par exemple, pays le plus peuplé de l’Afrique avec ses 200 millions d’habitants, rapportait encore cette semaine moins de 2000 morts. Le fossé avec le Canada est abyssal : il y aurait cinq fois moins de décès dans ce pays pour une population 25 fois plus grande. « J’ai beaucoup de doutes par rapport à ces chiffres », dit laconiquement Abimbola Phillips, médecin lui aussi, et résident d’Abuja, la capitale fédérale du Nigeria.

Reste que, même sans données fiables, les experts en santé publique se tournent généralement vers d’autres indicateurs. « Je comprends la difficulté d’avoir des statistiques, mais si c’était vraiment l’hécatombe, ce serait difficile de cacher autant de corps », résume-t-il.

Des corps, les services funéraires de Bogotá, en Colombie, ont craint d’en avoir plein les bras. Le gouvernement central a ordonné en avril d’utiliser la crémation pour les morts. « C’est la première fois que des fours crématoires se sont installés dans ma ville », raconte Ferley Vargas, cameraman pour une grande chaîne de télévision en Colombie et qui vit à Florencia, dans la région peu urbanisée du Caquetá.

Des réactions plus précoces ?

Ce genre de débordement tragique est d’ailleurs ce que la philanthrope américaine Melinda Gates avait prédit pour l’Afrique subsaharienne. Elle avait affirmé à la chaîne de télévision CNN en avril 2020 que les cadavres allaient s’empiler dans les rues du continent. Elle s’était ainsi attiré les critiques de plusieurs experts, dénonçant une vision misérabiliste de l’Afrique, où de nombreux pays ont développé une expérience des épidémies. Et si, après tout, c’était au tour des Africains de s’inquiéter pour les Occidentaux, comme l’a affirmé Felwine Sarr, un économiste sénégalais ?

En voie de développement, moins industrialisés, ou du Sud global, peu importe comment on voudra les appeler, certains de ces pays ont en effet eu une réaction plus stricte et plus rapide face au virus. Au Vietnam notamment, la quarantaine forcée des voyageurs fut mise en œuvre dès la mi-mars. Les personnes fraîchement débarquées de l’avion étaient amenées en autobus nolisés jusqu’à des centres de quarantaine, souvent sur des bases militaires, confirme Linh Vo. « On ne pouvait tout simplement pas sortir, même pour acheter de la nourriture. »

Au même moment, Narayan Chetry talonnait son ambassade à Washington, communiquant avec les responsables deux fois par jour durant deux mois et demi avant de trouver une place sur l’un des vols de rapatriement du gouvernement indien. Les centres de dépistage étaient encore rares en juin dans Assam, une région un peu à part du sous-continent indien, mais il a tout de même dû présenter un test négatif avant de pouvoir rejoindre sa famille. Plusieurs paliers de gouvernement ont aussi imposé le port du masque dès le début du mois d’avril, avec des amendes salées en renfort pour les contrevenants. En comparaison, le masque est devenu obligatoire dans les lieux publics fermés le 18 juillet au Québec et les tests de COVID pour les voyageurs sont devenus obligatoires le 7 janvier 2021 seulement.

Même son de cloche au Malawi, dit Chimwemwe Kumwenda, également médecin dans ce pays du sud-est de l’Afrique. Elle est revenue des États-Unis auprès de ses deux jeunes enfants sur le dernier vol autorisé pour Lilongwe, la capitale du pays. Puis le pire de la pandémie n’est survenu que 10 mois plus tard. « Après la peur de la première vague, nous avons vécu une vie presque normale jusqu’à récemment. À Noël, les gens se sont rassemblés en grands groupes, mais en janvier, ça nous a fortement rattrapés, à cause du variant de l’Afrique du Sud », raconte-t-elle.

Le coronavirus étant particulièrement dangereux pour les populations plus âgées, la pyramide des âges a certainement gardé la mortalité basse, remarque-t-elle. Dans des pays où plus de la moitié de la population a moins de 20 ans, comme au Nigeria et au Malawi, les cas de COVID-19 sont moins à risque de développer des symptômes graves, voire demeurent asymptomatiques.

Les autres menaces

Des pays comme la Colombie, avec un âge médian de 31 ans, contre 41 ans au Canada, ont pourtant été très durement frappés, avec 118 morts par 100 000 habitants (contre 121 au Québec, par exemple). « Je pense que les gens ont eu du mal à prendre le virus au sérieux, surtout après les deux premiers mois plutôt calmes », croit Ferley Vargas. Dans un pays où un important traité de paix signé en 2016 peine encore à être mis en œuvre, les autres menaces pèsent souvent plus fort, ajoute le jeune homme.

Comme la violence des bandes armées dissidentes, mais aussi la pauvreté. Au plus fort du confinement, de mars à juillet, des milliers de familles ont commencé à placer un chiffon rouge à leur fenêtre ou à l’extérieur de leur maison pour signifier qu’elles ne pouvaient pas subvenir à leurs besoins. Ce SOS des affamés est ce qui a marqué le plus Ferley Vargas.

La COVID-19 aura fait des dommages collatéraux partout à travers le monde, mais ce genre de conséquences est déjà plus immédiat pour ceux qui sont contraints de vivre au jour le jour.

Au Malawi, en Colombie et au Nigeria, des manifestations contre le confinement ont vite éclaté dans les grandes villes. « Pas par ennui, mais par instinct de survie », ajoute le Dr Abimbola Phillips. Et maintenant, il faudra faire face aux autres maladies infectieuses, comme la malaria, dont la lutte contre cette maladie a considérablement stagné cette année, note-t-il.

« Pour vous, en Amérique du Nord, c’est temporaire d’avoir moins de liberté. Pour nous, les Vietnamiens, le contrôle du gouvernement va continuer après la pandémie », note quant à elle Linh Vo. Les chantiers de l’après-pandémie se dessineront décidément différemment à travers le monde.

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