À Cuba, une ouverture au secteur privé qui peut amadouer Biden

L’idée est donc de diminuer la part de l’État (85% de l’économie) pour donner plus d’espace au secteur privé.
Photo: Yamil Lage Agence France-Presse L’idée est donc de diminuer la part de l’État (85% de l’économie) pour donner plus d’espace au secteur privé.

C’est un vrai changement de paradigme pour Cuba : en ouvrant largement son économie au secteur privé, le gouvernement communiste renonce à ses réticences historiques afin de relancer la croissance et l’emploi, de quoi amadouer le président américain, Joe Biden, selon les analystes.

« Assurément, c’est un signal fort à un moment clé, quand le gouvernement américain vient de dire qu’il va réviser la politique de Donald Trump envers Cuba », qui a renforcé l’embargo en vigueur depuis 1962, note Ricardo Torres, économiste du Centre d’études de l’économie cubaine.

À La Havane, on se souvient avec nostalgie du réchauffement historique lancé fin 2014 entre Barack Obama et Raúl Castro, qui présidaient alors les deux ex-ennemis de la guerre froide.

Obama avait encouragé, comme outil d’émancipation du peuple cubain, l’essor du secteur privé, qui a connu une véritable explosion avec l’ouverture de bars, de restaurants, de commerces…

Mais les entrepreneurs privés cubains restaient cantonnés à une liste de 127 activités autorisées par l’État et ne cachaient pas leur frustration.

Désormais, « c’est presque un changement de philosophie, on fait tout le contraire », dit Ricardo Torres, très enthousiaste. « Toutes les activités [environ 2100, NDLR] sont ouvertes au privé, sauf 124 » qui resteront du ressort de l’État.

On pourra donc trouver des salariés privés dans l’agriculture, la construction, la programmation informatique ou l’enseignement des langues, a cité comme exemples la ministre du Travail cubaine, Marta Elena Feito.

« Il était temps »

Sur Twitter, Ben Rhodes, ancien conseiller d’Obama, a salué la nouvelle comme « un signal bienvenu », ajoutant que « le gouvernement Biden peut rendre cela encore plus bénéfique pour le peuple cubain en reprenant l’ouverture avec Cuba le plus tôt possible ».

« Il était temps », a déclaré le sénateur américain Patrick Leahy. « Les États-Unis doivent réaffirmer que l’embargo n’a jamais été destiné et ne sera jamais utilisé pour pénaliser les entreprises privées à Cuba. »

Toutefois, chez les dirigeants cubains, « il reste encore beaucoup de scepticisme devant le mot “privé” », qu’ils préfèrent remplacer par « non étatique », « car ils ont ce problème idéologique de voir le secteur privé comme des gens pouvant conspirer contre le pouvoir », souligne l’économiste Omar Everleny Pérez.

Cette fois, il n’y a pas le choix : « la situation économique est critique, le pays a vu son PIB chuter de 11 % en 2020, les exportations de 40 %, les importations de 30 % ».

L’idée est donc de diminuer la part de l’État (85 % de l’économie) pour donner plus d’espace au secteur privé.

« Raúl Castro avait dit que dans le pays il y avait 1,5 million de travailleurs en trop » dans le public, raconte M. Pérez. « Grâce aux réformes, 500 000 travailleurs sont passés dans le secteur privé, mais il en reste encore un million ! »

Un modèle vient en tête : celui du Vietnam, grand allié politique de Cuba, où le Parti communiste a conservé le pouvoir tout en libéralisant fortement l’économie. « Je crois que nous sommes encore un peu loin de ça, mais [les dirigeants cubains] ont ça en tête », estime l’économiste.

La « leçon » du Vietnam

Le pays asiatique a également été sous embargo américain, mais celui-ci a été levé en 1994.

Le Vietnam « a réussi à surmonter le conflit avec les États-Unis, alors d’un point de vue géopolitique, il y a un enseignement important à reconnaître », souligne M. Pérez.

S’il admet « des parallèles » entre les deux, Ricardo Torres rappelle que le secteur public vietnamien était plus réduit et le pays très rural. « Cuba ressemble plus à l’Europe de l’Est » du bloc soviétique.

Mais lui aussi trouve « une leçon à tirer » de l’expérience du Vietnam : « le dynamisme du secteur privé ». Donc, « si on veut faire croître l’économie et l’emploi, il n’y a pas d’autre solution que de créer un cadre pour que le secteur privé puisse s’épanouir ».

Pour John Kavulich, président du Conseil économique et commercial États-Unis–Cuba, « le Parti communiste vietnamien a reconnu, il y a des années, ce dont il avait besoin pour survivre et il l’a fait ».

« Moi et d’autres, cela fait des décennies que nous disons que Cuba imitera le modèle vietnamien, et les dirigeants cubains y ont toujours été réticents. En 2021, c’est exactement le chemin qu’ils prennent. »

Désormais, « le gouvernement Biden doit croire en la volonté sérieuse du gouvernement Diaz-Canel de restructurer l’économie ». S’il y croit, ce sera « bien plus facile pour Washington de créer des occasions de rapprochement ».