La politique internationale de 2021 en six escales

Photo: Eric Baradat Agence France-Presse L’article 230 du Communications Decency Act est dans la ligne de mire des élus démocrates et républicains.

Une année se termine, une autre commence, et, avec elle, la perspective de changements, de mutations tranquilles, ou la persistance d’anciens chaos. Que faut-il attendre de l’année 2021 sur la scène internationale ? Petit tour d’horizon.


États-Unis | La fin de l’immunité pour les Big Tech ?

Les nombreuses vagues de désinformation et de théories conspirationnistes qui ont déferlé sur les réseaux sociaux en 2020 — concernant la COVID-19, le port du masque ou une fraude électorale qui n’a jamais existé — vont-elles faire déborder le vase de l’immunité des grandes compagnies technologiques en 2021 ?

La question risque de se poser alors que républicains et démocrates semblent s’entendre de plus en plus, pour des raisons différentes toutefois, sur le grand ménage nécessaire à faire dans les lois américaines pour tenir les géants du numérique un peu plus responsables des contenus qu’ils laissent circuler dans leurs environnements.

Dans leur ligne de mire : l’article 230 du Communications Decency Act, qui a participé à la naissance du Web commercial depuis le début du siècle en permettant aux espaces de socialisation par le contenu, comme Facebook, YouTube, Twitter, WhatsApp, Instagram et consorts, de ne pas être tenus responsables des propos tenus par leurs utilisateurs. En les considérant comme des hébergeurs de contenu, plutôt que comme des médias-éditeurs, la loi les protège ainsi des poursuites judiciaires liées aux contenus litigieux publiés par un tiers.

En mai dernier, Donald Trump a exprimé sa colère contre l’article 230, qui, selon lui, laisse impunie la censure des propos conservateurs sur les réseaux sociaux. Dans les faits, ces contenus rayonnent très bien dans ces espaces, ont confirmé plusieurs études.

Il a signé un décret appelant la Federal Communications Commission (FCC) à clarifier la nature de l’impunité dont jouissent ces compagnies dans l’espoir de mieux pouvoir les contraindre. Le prochain gouvernement pourrait toutefois rapatrier ce dossier au sein du Congrès, plusieurs commissaires de la FCC se disant inaptes à se prononcer sur la liberté d’expression en ligne.

Pour les démocrates, l’article 230 est considéré comme la pierre angulaire du régime de post-vérité dans laquelle l’humanité est entrée et qui menace désormais la démocratie, comme l’ont démontré les quatre dernières années de l’ère Trump et l’ampleur que les réseaux sociaux et leurs usagers ont donnée aux nombreux délires et mensonges du président sortant.


Haïti | Ira ou n’ira pas aux urnes ?

C’est l’impasse et le chaos en Haïti où, depuis janvier 2020, le mandat de tous les députés haïtiens, sauf 10, est arrivé à terme sans que le pays ait réussi à tenir des élections législatives à temps pour maintenir ce pouvoir en place. Depuis un an, le président, Jovenel Moïse, gouverne donc par décret, dans un pays où la corruption des élus alimente toujours de profondes tensions sociales et où le vide politique profite à des groupes criminels armés qui, à grands coups d’enlèvements et d’extorsion, ont installé l’insécurité dans les rues.

Le climat n’est pas propice à des élections, que les États-Unis espéraient en janvier 2021 sur la Perle des Antilles. Un appel rejeté du revers de la main par le président, qui a indiqué vouloir d’abord faire voter les Haïtiens par voie référendaire sur une réforme de la Constitution, avant de tenir, dans un même scrutin, les élections législatives, présidentielle et régionales. Peut-être en 2021. Le mandat de Jovenel Moïse prend légalement fin en février 2022. L’idée d’un référendum est toutefois contestée par l’opposition et par plusieurs experts juridiques qui estiment la chose impossible à orchestrer en l’absence d’un Parlement fonctionnel.

Malgré la pression du Core Group, composé de représentants des Nations unies, de l’Union européenne et de l’Organisation des États américains et de nombreuses ambassades, dont celle du Canada, pour que Haïti adopte rapidement un calendrier électoral et accélère les préparatifs électoraux, le président haïtien semble plutôt déterminer à profiter lui aussi du vide législatif pour renforcer son pouvoir. Deux récents décrets ont d’ailleurs semé l’inquiétude chez les défenseurs des droits de la personne, qui y ont vu une usurpation par le président du pouvoir du Parlement qui menace les principes de la démocratie, de l’État de droit et des droits des citoyens.

Le premier a mis en place l’Agence nationale d’intelligence, qui dépend du pouvoir exécutif et qui concentre dans les mains de ses agents les pouvoirs d’un juge de paix, d’un procureur, d’un juge d’instruction et d’un officier de police judiciaire. Une équation propice aux abus. Le deuxième, en visant à renforcer la sécurité publique, pourrait surtout criminaliser et pénaliser lourdement l’opposition, tout comme les manifestants antigouvernementaux, rappelant ainsi de bien mauvais souvenirs dans un pays qui s’est libéré de sa dictature en 1987.

 

Iran | Le maintien de la ligne dure au pouvoir

Il y aura une élection présidentielle le 18 juin prochain en Iran, pays où le totalitarisme islamique du guide suprême, Ali Khamenei, poursuit son ancrage et son infusion au sein de la société et des institutions. Un environnement qui laisse présager le renforcement au pouvoir du conservatisme, aux accents forcément militaires.

 
Photo: Atta Kenare Agence France-Presse Des Iraniens marchant sous une murale qui représente notamment le guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei, à Téhéran, en mars dernier.

Bien sûr, le changement de garde à Washington, le 20 janvier prochain, avec l’arrivée de Joe Biden, qui a indiqué vouloir réintégrer l’accord sur le nucléaire iranien signé en 2015, mais quitté par Donald Trump en 2018, pourrait annoncer un changement de tonalité dans le dialogue entre les deux pays. Mais le départ au même moment du président Hassan Rohani, qui est entré dans la dernière année de son deuxième et dernier mandat, est loin d’en faire une certitude. Ce partisan du rapprochement avec l’Occident risque en effet de céder sa place, dans le cadre de cette présidentielle, à un candidat qui viendrait plutôt cimenter la ligne dure que le régime iranien, avec l’appui de la Turquie et de l’Irak, oppose désormais au reste du monde.

Le seul candidat en lice pour le moment conforte cette perspective. Il s’agit d’Hossein Dehghan, ex-officier des Gardiens de la révolution islamique et ex-ministre de la Défense sous Rohani, un proche de Khamenei. Son extrémisme n’en fait pas le candidat idéal pour renouer le dialogue avec l’Occident, qui est surtout perçu, par sa famille politique, comme une menace existentielle durable pour l’Iran.

Dans un climat de répression grandissante, ciblant désormais même les dissidents iraniens vivant à l’étranger, la parole des modérés est désormais affaiblie, ce qui laisse le champ libre aux adeptes d’une « résistance maximale » de l’Iran, plutôt que d’un esprit collaboratif, opposée à la « pression maximale » de l’Occident. Le régime en place compte d’ailleurs sur ce durcissement de position pour le présenter aux électeurs, lors du scrutin de juin prochain, comme une soupape afin de contenir leur mécontentement.

 

Libye | Un chemin cahoteux vers une paix fragile

Un sondage YouGov mené pour le quotidien britannique The Guardian a révélé le 17 décembre dernier que plus de 63 % des Libyens regrettaient le Printemps arabe, considérant que leur vie était pire aujourd’hui qu’avant cette vaste révolte populaire qui a conduit il y a 10 ans à la chute du dictateur Mouammar Kadhafi. Plus de 70 % estiment même que l’avenir de leurs enfants est désormais plus sombre, dans un pays politiquement instable et régionalement divisé où le chaos semble s’être installé de manière durable et brutale, depuis une décennie.

L’espoir d’une paix est plutôt incertain, mais il vient d’être placé malgré tout à l’horizon avec la signature d’un cessez-le-feu entre les forces du gouvernement d’union nationale de Tripoli (GNA) et celles du maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est du pays, et, surtout, avec la tenue d’une élection présidentielle le 24 décembre 2021. Il s’agit de la première élection dans ce pays depuis les législatives de 2014.

Les parties impliquées dans la guerre civile en cours se sont entendues sur la date. Mais elles vont devoir s’entendre désormais sur une Constitution, qui est provisoire en Libye depuis 2011, et surtout sur la mise en place d’un pouvoir exécutif pour assurer la transition d’ici là.

C’est donc sur un chemin cahoteux que la Libye se prépare à avancer dans les prochains mois, avec, d’un côté, le GNA de Fayez al-Sarraj soutenu par la Turquie, qui vient de prolonger de 18 mois son déploiement militaire dans ce pays et, de l’autre, Haftar et ses alliés, la Russie, les Émirats arabes unis et l’Égypte, qui depuis 10 ans ont déplacé leurs conflits régionaux avec la Turquie sur le territoire libyen. La chose complique ainsi le dialogue dans une poudrière où même l’étincelle la plus faible peut tout compromettre.

 

Irlande du Nord | Un point de tension dans le Brexit

Épine dans le pied du Brexit, l’Irlande du Nord pourrait bien devenir le talon d’Achille du processus de séparation du Royaume-Uni de l’Union européenne, avec son statut particulier qui promet autant de complexifier l’application des termes du divorce, que de stimuler les aspirations séparatistes au sein du royaume.

 
Photo: Chris J. Ratcliffe Agence France-Presse Depuis le 1er janvier 2021, l’Irlande du Nord est la seule partie du Royaume-Uni à rester liée à l’Union européenne et aux règles de son marché commun.

C’est que, depuis le 1er janvier 2021, l’Irlande du Nord est la seule partie du Royaume-Uni à rester liée à l’Union européenne et aux règles de son marché commun. Ce traitement particulier, point d’achoppement des négociations des deux dernières années, vise à préserver l’effacement de la frontière avec la République d’Irlande, au sud, qui, elle, fait partie de l’Union européenne. L’absence de frontière entre les deux Irlande est une des conditions de l’accord de paix du Vendredi saint datant de 1998 et qui a mis fin à 30 ans de tension dans cette région. Les artisans du Brexit n’y avaient pas pensé en lançant leur campagne, il y a plus de quatre ans.

Les produits entrant en Irlande du Nord vont être assujettis aux règles douanières de l’Union européenne auxquelles le reste du Royaume-Uni s’est désormais soustrait, ouvrant ainsi la porte à un casse-tête bureaucratique et à des montagnes de paperasses pour les importateurs et les exportateurs afin d’assurer le bon fonctionnement de ce double système.

Une période de grâce de six mois a été offerte à l’Irlande du Nord afin de permettre au pays d’adapter ses mécanismes de contrôle à ses frontières et aux entreprises de revoir leurs circuits d’approvisionnement, et ce, particulièrement pour les produits provenant de l’Écosse, de l’Angleterre et du Pays de Galles. Les deux Irlande restent ainsi au sein d’une même économie.

Cette nouvelle complexité vient servir les intérêts des nationalistes, qui voient en elle un argument de plus pour unir les deux Irlande. Les unionistes, pour leur part, la craignent, car elle pourrait à terme mettre en danger l’unité du Royaume-Uni, en interpellant au passage d’autres courants indépendantistes ailleurs dans ce pays.

En 2016, l’Irlande du Nord et l’Écosse ont voté, lors du référendum sur le Brexit, remporté à 52 % par les tenants du divorce, pour rester au sein de l’Union européenne.

 

États-Unis | Une cérémonie d’assermentation qui s’annonce agitée

Pas besoin de regarder longtemps dans une boule de cristal pour y voir apparaître les commentaires railleurs que Donald Trump risque de formuler sur la taille de la foule qui sera présente à Washington le 20 janvier prochain, pour l’assermentation de Joe Biden à titre de 46e président des États-Unis.

Celle venue assister à l’entrée en fonction du milliardaire, il y a quatre ans, était l’une des plus minces de l’histoire du pays. La chose a nourri autant les frustrations que les fabulations de Donald Trump, ancrant ainsi dès le début la notion de « réalité alternative » dans sa présidence. Il devrait donc, une fois de plus, faire abstraction de la pandémie de coronavirus, qui annonce forcément une cérémonie sans foule pour Biden, afin de prendre sa revanche et de mordre son adversaire, à qui il n’a toujours pas concédé la victoire.

Pis, en décembre dernier, le site Axios révélait que Donald Trump se préparait à sauter à pieds joints sur cette journée de transition en planifiant un départ spectaculaire de la Maison-Blanche, histoire de voler la vedette à son successeur. La tradition veut pourtant que le président sortant, tout comme les anciens présidents, soit présent lors de cette cérémonie.

En lieu et place, le populiste aurait opté, selon des proches du futur ex-président, pour une sortie à bord de l’hélicoptère Marine One, suivie d’un ultime voyage à bord d’Air Force One en direction de la Floride et de Mar-a-Lago, où il poursuivra sa carrière. Avec un de ses discours de campagne, devant ses partisans, avant de monter à bord.

La Maison-Blanche n’a pas officiellement confirmé le projet, qui vise, bien sûr, autant à flatter l’ego du perdant qu’à alimenter par opposition son image de politicien atypique, de frondeur, contre les résultats du vote comme face à la COVID-19, qui souhaite rester dans la marge, jusqu’à la dernière minute de son improbable présidence.

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