Deux frères apeurés - Vingt ans à se cacher de Saddam et de ses sbires

Bagdad — À 40 ans, Ismaël al-Badr al-Kaïssi attend les résultats de son baccalauréat qu'il vient de passer. Il devait déjà se présenter à l'examen en... 1982. Une date maudite: celle qui l'a vu s'emmurer dans la maison familiale du quartier Karada, à Bagdad, s'interdisant à jamais de franchir le seuil de la pièce principale, pour n'en ressortir que l'an passé. Soit 21 ans plus tard. L'histoire remonte à 1980.

À cette époque, son oncle, Ali al-Badr, travaille dans le magasin de pneumatiques de son père tout en militant au Dawa al-islamiyya (parti islamiste irakien, matrice de toutes les organisations radicales chiites). Son arrestation entraîne bientôt celle de tous les adultes mâles de la famille. «J'ai perdu mon père, un frère aîné et même ma soeur, appréhendée elle aussi parce que son mari s'était enfui en Iran. Plus six oncles et neuf cousins. Au total, cela fait dix-huit personnes. Toutes exécutées», raconte-t-il. Ismaël a alors 16 ans. Il est trop jeune pour être emmené par la terrible Amn al-Daoulat, l'une des polices secrètes du régime. Mais, deux ans plus tard, il a l'âge qu'elle revienne le chercher. Commence alors sa vie clandestine.

Culot incroyable

Ismaël partage alors le sort de son frère Saad. Il a six ans de plus et se cache déjà depuis 1980. Sans leur mère, qui les a poussés à se planquer, les deux jeunes gens n'auraient pas survécu. C'est elle qui va orchestrer avec un incroyable culot leur dissimulation. Quand la police, qui est à leur recherche, passe à la maison, elle leur fait croire qu'ils ont déjà été arrêtés par un autre service secret — l'Irak en compte cinq sous Saddam Hussein. Mieux, lorsqu'elle se rend à Amn al-Daoulat s'enquérir du sort des autres membres de la famille, elle prend bien soin de demander des nouvelles des deux fils qu'elle cache. Sa ruse est payante.

En 1984, elle est appelée à la Sécurité. On lui annonce l'exécution de tous les membres arrêtés de la famille. Sur la liste figurent aussi les noms de Saad et Ismaël. «Nous étions sauvés», dit ce dernier.

Nouvelle alerte en 1989. Leur mère est de nouveau convoquée par les services secrets, où l'attendent six responsables. Son subterfuge semble avoir été éventé puisqu'ils demandent d'emblée:

«Où as-tu caché tes deux fils?» La femme pleure, montre la liste des membres exécutés, jusqu'à ce qu'un des six hommes lance: «Peut-être ont-ils été tués lors d'une exécution collective... » Elle ne sera plus jamais inquiétée.

Dans la maison de Karada, les années passent, toutes identiques. Jamais ils ne doivent parler à voix haute, pousser jusqu'au jardinet, ni même jusqu'à la porte d'entrée. «Nous occupions nos journées à lire, à des discussions politiques sans fin et à regarder la télévision», dit Saad. Et, à partir de 2002, ils commencent à espérer une hypothétique invasion américaine.

En attendant, le danger est au coeur de la famille, qui comprend aussi deux soeurs et deux frères cadets. On craint qu'à l'école ils puissent, involontairement, les trahir. Aussi Saad et Ismaël vont-ils perdre jusqu'à leur identité: l'habitude est prise de ne plus les appeler par leurs prénoms.

Frangin indicateur

En 1991, nouveau coup du sort: Yasser, l'un des cadets, âgé à présent de 20 ans, se voit contraint de faire partie des Moukhabarats (une autre branche des services secrets). Chaque soir, les deux fugitifs dînent avec leur frangin indicateur. Puis ce dernier reçoit l'ordre de gagner l'Iran pour tuer un religieux opposant, Sami al-Badr, qui est aussi leur oncle.

Encore un subterfuge, cette fois pour sauver Yasser. Lors de son transit par la Jordanie, il attaque à coups de bouteilles un ressortissant du Royaume, ce qui, au regard de la loi jordanienne, lui vaut d'être aussitôt expulsé. À ses supérieurs, il expliquera son acte en prétendant que l'homme a insulté les filles irakiennes. On lui donne raison.

Le 9 avril 2003, le régime de Saddam Hussein s'effondre. Mais les deux frères ne se risqueront pas à sortir avant le 16. Cela faisait 23 ans pour Saad et 21 ans pour Ismaël qu'ils n'avaient pas foulé un trottoir. «On l'a fait avec méfiance. Dans les rues, tout avait changé. Nous n'avons reconnu que la mosquée. Nous étions comme des oiseaux qui viennent de se sauver de leur cage. Nous nous sommes aussitôt égarés», raconte Ismaël. Saad ajoute: «Tous nos copains nous croyaient morts. Quand je les ai revus, je ne les ai pas reconnus. Je n'ai vu que leurs rides. J'étais devenu un étranger.»

Aujourd'hui, les deux frères ont repris leur vie là où elle s'était arrêtée. Après son bac, Ismaël veut se marier et faire des études d'ingénieur en aéronautique. Saad, lui, travaille déjà dans une centrale électrique. Si le premier sort désormais chaque jour, le second a plus de mal: «Je préfère rester isolé. Saddam Hussein est encore imprimé dans ma tête.» L'un et l'autre sont impatients d'aller témoigner à son procès et de le voir condamné à mort. «Les Américains disent être venus chercher des armes de destruction massive en Irak. Mais c'est Saddam la bombe atomique. En pire. Si celle d'Hiroshima a fait des milliers de morts, lui a tué des millions de gens et détruit le tissu social de l'Irak.»

En attendant, la rue de leur maison, celle qu'ils n'osaient même pas regarder par la fenêtre, vient d'être rebaptisée. Pour porter le nom de leur famille.