Un expert analyse l'échec du renseignement - Le fiasco de la CIA et du MI6 sur l'arsenal irakien

À Washington et à Londres, les services secrets viennent d'être mis en cause par deux rapports officiels dans l'affaire des armes de destruction massive (ADM) en Irak. Aux États-Unis, un rapport du Sénat accuse la CIA d'avoir exagéré la menace alors qu'au Royaume-Uni, lord Butler estime que le MI6 a commis de graves erreurs. Dans les deux cas, les responsables politiques sont épargnés. Les «services» sont-ils des boucs émissaires pour protéger George Bush et Tony Blair? L'analyse d'Éric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R).

Libération. Les services secrets américains et britanniques se sont-ils vraiment trompés sur la menace irakienne?

Éric Denécé. Moins qu'on ne le croie. Avant l'été 2002, ils n'ont jamais été pris en flagrant délit d'erreur et n'ont cessé de dire aux responsables politiques qu'ils ne possédaient pas de preuves de l'existence d'ADM. Mais, à partir du moment où la Maison-Blanche a décidé d'entrer en guerre contre l'Irak, la pression sur la CIA est devenue considérable car ce qu'elle disait jusqu'alors ne convenait pas à l'équipe des néoconservateurs. C'est un peu la même chose en Grande-Bretagne avec l'équipe de spin doctors de Tony Blair.

Comment cela s'est-il passé?

De deux manières. Il y a d'abord eu la mise en place, en dehors de la CIA, de nouveaux bureaux étroitement contrôlés, comme l'Office of Strategic Plans ou l'Office of Strategic Influence. Ils ont produit des synthèses qui allaient dans le sens voulu par le pouvoir. Au sein de la CIA, on a vu de jeunes types profiter de l'aubaine en rédigeant les fiches qu'ils pensaient que le pouvoir avait envie de lire! C'est une maison où les querelles internes sont très fortes et qui a profondément évolué depuis la fin de la guerre froide. L'ancienne génération était de culture très européenne, très Nouvelle-Angleterre. Maintenant, on rencontre des gens plus rustres, souvent issus du Sud ou du Texas, et dont la vision du monde est, disons, plus limitée.

Comment travaillent ces services de renseignement?

Il existe de nombreux filtres entre l'agent qui recueille des indices sur le terrain et la note qui arrive sur le bureau du président. Au sein de la CIA, les indices sont mis en forme par la direction des opérations, qui les transmet à celle du renseignement, où les analystes rédigent des synthèses transmises à leur tour au directeur, qui en assume la responsabilité politique. Ensuite, tout cela est remouliné avec ce qui provient des autres agences, comme les écoutes (NSA) ou le renseignement militaire (DIA). Le conditionnel et les prudences que l'on rencontre au début de la chaîne se transforment en affirmations, dans le sens des souhaits du pouvoir.

Toujours?

Quand on cherche quelque chose, on ne trouve pas autre chose! La manière de poser la question induit en partie le résultat. On cherchait des ADM, on a trouvé des indices de leur existence. Dans l'idéal et pour avoir une vision plus équilibrée, il aurait fallu mettre deux équipes au travail en concurrence. L'une cherchant les ADM, l'autre jouant le rôle de l'avocat du diable, cherchant des preuves de leur disparition.

Cette affaire va-t-elle laisser des traces dans les relations entre le pouvoir politique et les services?

Sans doute, et surtout en Angleterre, où la confiance était très grande. Les «services» risquent d'y perdre une partie de leur âme car ils ont le sentiment d'avoir été totalement instrumentalisés. C'est même la première fois que des démocraties justifient une guerre avec comme argumentaire: nos services de renseignement nous ont dit que...

Propos recueillis par Jean-Dominique Merchet