Transition difficile au Guatemala

Guatemala City — «On ne peut pas continuer à se taire.» Parce qu'elle dénonce la corruption et l'impunité qui gangrènent le Guatemala, Claudia Samayoa est régulièrement menacée. Comme elle, de nombreux militants des droits de l'homme, journalistes, syndicalistes, sont victimes de harcèlement, d'enlèvements, parfois même de tortures, parce qu'ils luttent pour que la vérité soit faite sur les exactions commises par l'armée pendant le conflit qui a divisé le pays de 1962 à 1996. En 2003, 53 militants ont été assassinés, 125 agressés. Et, malgré l'espoir suscité en janvier par l'élection du nouveau président de la république, Oscar Berger, les choses ne s'améliorent pas.

En février, un militant écologiste a été assassiné. Depuis le mois de mars, dans le département du Quiché où des médecins légistes s'apprêtent à exhumer des charniers sur un terrain militaire, les dirigeants de la communauté indienne voisine sont menacés de morts par des membres de l'armée. Le GAM, association de victimes de la guerre qui supervise l'exhumation, a demandé l'intervention du nouveau ministre de la Défense. Sans succès. Rien d'étonnant quand on sait que ce ministre, son vice-ministre et le secrétaire d'État à la sécurité sont tous d'anciens généraux.

«Les recherches des médecins légistes pour l'exhumation des charniers donnent la preuve de l'atrocité du rôle de l'armée pendant la guerre. On trouve des cadavres de femmes, d'enfants, qui n'avaient rien à voir avec le conflit. C'est parce que ces organisations trouvent des preuves et tentent de mener à bien des procédures judiciaires contre l'impunité des militaires que leurs militants sont la cible de harcèlement et parfois même sont assassinés», explique José Alberto Flores, président de la Commission des droits de l'homme. Mais les menaces touchent également ceux qui dénoncent le développement du trafic de drogue, ou revendiquent une meilleure répartition des terres. Comme d'autres avant lui, un syndicaliste paysan menacé depuis des mois a été assassiné début juin, vraisemblablement par les milices privées d'un grand propriétaire terrien.

«Tout ce qui bouge vers la démocratie aujourd'hui au Guatemala est un danger pour ces groupes clandestins. Alors ils ont mis en place un processus de répression sélective: beaucoup d'intimidations et des assassinats de temps en temps pour entretenir la terreur», s'indigne Claudia Samayoa. Sur 202 plaintes déposées par des journalistes et des syndicalistes, seules deux ont donné lieu à des procès. En cause, le degré de corruption très élevé de l'institution judiciaire mais aussi le fait que des magistrats eux-mêmes soient menacés.

Les espoirs des militants des droits de l'homme se tournent aujourd'hui vers la communauté internationale et les Nations unies qui ont accepté, en janvier, la création de la Ciciacs, Commission d'investigations des corps illégaux et des appareils clandestins de sécurité, une initiative de plusieurs organisations guatémaltèques représentées par Claudia Samayoa. Cet organe international permettrait d'enquêter sur les groupes responsables des menaces et sur leurs liens avec l'État et le crime organisé, de poursuivre ceux qui les dirigent, et de mener à bien l'épuration administrative qui n'a pas eu lieu à l'issue du conflit.

Mais les défenseurs de la Ciciacs ont déchanté, début mai, lorsque le Congrès a rejeté le projet. Officiellement pour inconstitutionnalité. Alors que le projet est désormais entre les mains de la controversée Cour constitutionnelle, militants guatémaltèques et organisations internationales de défense des droits de l'homme s'agitent pour que l'ONU modifie l'accord de janvier et que le projet puisse être voté de nouveau. Les Nations unies viennent d'annoncer par ailleurs l'installation au Guatemala d'un bureau du Haut-Commissariat aux droits de l'homme. Ce sera le deuxième seulement en Amérique latine, après celui de Colombie. Mais, là encore, le projet doit d'abord être adopté par le Congrès.