Les Britanniques sont perplexes

Londres — Le premier ministre Tony Blair a été globalement épargné par un rapport cinglant montrant du doigt les erreurs des services secrets britanniques sur l'arsenal présumé de Saddam Hussein, mais les commentateurs s'étonnaient hier qu'aucun responsable n'ait été mis en cause.

«Une litanie d'échecs, mais personne pour porter le blâme»: ce constat en une du Guardian (quotidien de centre gauche) accompagné d'une photographie d'un Tony Blair tout sourire reflétait hier l'opinion de l'ensemble de la presse britannique.

Les conclusions publiées la veille par une commission multipartite présidée par lord Robin Butler se sont révélées sévères sur la piètre qualité des sources utilisées par les prestigieux services secrets britanniques. Elles jugent notamment qu'un dossier gouvernemental préparé par les services de renseignement, et publié en septembre 2002, n'aurait pas dû affirmer que le régime irakien disposait d'armes de destruction massive (ADM) qu'il pouvait activer dans un délai de 45 minutes.

Or nombre d'informations peu fiables de ce dossier, dont la formulation a parfois été rendue plus affirmative à la suite de demandes appuyées de conseillers de Downing Street, ont été utilisées sans aucun bémol par le gouvernement britannique pour justifier le déclenchement des hostilités en Irak.

La présentation qui avait été faite par Tony Blair devant le Parlement «a pu renforcer l'impression» que les informations des services secrets étaient «plus étoffées» sur l'arsenal irakien, a conclu le rapport.

Si Blair n'est ainsi pas accusé d'avoir trompé délibérément ses concitoyens avant l'entrée en guerre, les soupçons d'une exagération de la menace posée par l'arsenal irakien n'ont donc pas disparu. Sans compter que les services secrets sont accusés depuis des mois d'entretenir des liens trop rapprochés avec le pouvoir politique. La nomination controversée de John Scarlett à la tête des services de renseignements extérieurs (MI6) a alimenté cette rumeur.

Cet ancien maître espion avait été précisément chargé de la rédaction du dossier gouvernemental de septembre 2002, qui vient d'être dénoncé pour son manque de rigueur par le rapport Butler.

Pour Alex Standish, qui dirige l'influente revue Jane's Intelligence Digest, il est parfois difficile d'empêcher des espions de fournir aux dirigeants politiques ce qu'ils veulent entendre.

«Parfois, le problème n'est pas tant la pression exercée que l'attente de ce qui doit être trouvé, suscitant une sorte d'autocensure, juge cet expert en services de renseignement. Les officiers qui font carrière dans le renseignement peuvent être tout à fait conscients de ce que recherchent leurs supérieurs.»

Sir John Walker, un ancien responsable du Comité conjoint des services de renseignement britanniques (JIC, qui fait le lien entre les différents services de renseignement et le gouvernement), dénonce pour sa part une manipulation pure et simple: «Au moment où l'information a quitté les agents du renseignement elle était bourrée d'avertissements, au moment où elle est arrivée au premier ministre elle s'était transformée en certitude.»

L'ex-chef des inspecteurs en désarmement des Nations unies en Irak, Hans Blix, a enfoncé le clou mercredi soir à la BBC-télévision: «Je pense que c'était une manipulation qui n'était pas acceptable» et qui a mené le public à de «mauvaises conclusions», a-t-il assené.

Même l'ancien envoyé spécial britannique en Irak (également ex-ambassadeur à l'ONU juste avant l'entrée en guerre), sir Jeremy Greenstock, a oublié sa réserve devant une commission parlementaire. La Grande-Bretagne serait extrêmement réticente à l'idée d'être impliquée dans un autre conflit similaire sans une grande coopération internationale, a confié le haut diplomate à la retraite.