Comment l’Australie a sauvé Noël

Aucun nouveau cas de COVID-19 n’a été enregistré dans l’État de Victoria, en Australie, depuis 19 jours. Celui-ci est presque entièrement déconfiné. Sur la photo, une plage bondée de Melbourne.
Photo: William West Agence France-Presse Aucun nouveau cas de COVID-19 n’a été enregistré dans l’État de Victoria, en Australie, depuis 19 jours. Celui-ci est presque entièrement déconfiné. Sur la photo, une plage bondée de Melbourne.

Alors que débute la période des Fêtes, l’État de Victoria, en Australie, est presque entièrement déconfiné. Aucun nouveau cas de COVID-19 n’y a été enregistré depuis 19 jours. Pourtant, au début d’août, cet État où se trouve Melbourne, la deuxième ville en importance au pays, enregistrait jusqu’à 687 nouveaux cas par jour, si bien que son gouvernement a plongé sa population dans un confinement strict de près de trois mois. Mais ces efforts en ont valu la peine, selon plusieurs économistes et gens d’affaires.

Ces temps-ci, il est difficile de trouver un restaurant ou un bar où manger ou prendre un verre un jeudi ou un vendredi soir, estime Marc-André Savard, un entrepreneur québécois établi à Melbourne. Après des mois prisonniers chez eux, les résidents dépensent maintenant sans modération, dans des commerces qui limitent encore leur capacité d’accueil pour favoriser la distanciation sociale.

« L’ambiance est vraiment à l’optimisme. Ça me fait penser au Québec, quand, après un long hiver, il commence à faire beau et tout le monde se rue sur les terrasses », lance M. Savard.

L’indice de confiance des consommateurs est à son plus élevé depuis novembre 2013, selon l’institut Westpac-Melbourne, ce qui laisse présager la poursuite de cette lancée.

« Je suis contente de savoir que, si je vais prendre une bière avec des amis, je ne suis pas à risque », commente quant à elle Myriam Couture, une autre Québécoise qui vit à Melbourne.

L’ambiance est vraiment à l’optimisme. Ça me fait penser au Québec, quand, après un long hiver, il commence à faire beau et tout le monde se rue sur les terrasses.    

 

Dès le 22 novembre, et donc probablement pour Noël, les rassemblements de 10 personnes seront permis dans les résidences privées, et jusqu’à 50 à l’extérieur. M. Savard devrait en profiter pour participer à un barbecue de Noël avec une quinzaine d’amis.

Après des mois de vaches maigres, les contrats ont commencé à rentrer au début de l’automne pour M. Savard, qui fait des études de marché comme consultant. La baisse des cas encourageait déjà de nombreuses entreprises à reprendre certaines activités.

 

Tout indique par ailleurs que l’Australie est en voie de sortir de la récession dans laquelle elle est plongée depuis pratiquement le début de la pandémie, selon plusieurs analyses économiques, dont celle de Danielle Wood, directrice générale de l’institut de recherche australien Grattan Institute.

« Ce n’est pas un miracle économique, mais si on se compare à l’échelle internationale, nous sortons de la deuxième vague de façon assez forte », indique Mme Wood, qui ajoute que cette reprise arrive à point pour la période des Fêtes, particulièrement fructueuse pour les commerces.

« Notre économie va beaucoup mieux qu’au Canada, en bonne partie parce que nous avons mieux géré le virus », affirme également l’économiste indépendant australien Saul Eslake.

Une stratégie anti-COVID

L’État de Victoria, qui dominait par le nombre de cas de cette deuxième vague en Australie, a annoncé des mesures très strictes dès le 9 juillet, puis au début d’août. En définitive, les citoyens ne devaient sortir que pour des raisons essentielles, toujours porter un masque, rester à moins de 5 km de leur domicile et respecter un couvre-feu. La plupart des commerces étaient fermés, dont les restaurants, les boutiques et les salles d’entraînement. La majorité des écoles étaient fermées. Les contrevenants s’exposaient à des amendes salées.

Notons par ailleurs que les déplacements étaient — et sont toujours — restreints entre certains États en Australie, ce qui a permis d’éviter que le virus se déplace. Les frontières internationales sont toujours fermées aux visiteurs étrangers et les citoyens et résidents revenant au pays sont soumis à une quarantaine obligatoire de 14 jours dans des hôtels surveillés.

Malgré quelques protestataires, les citoyens ont été en grande majorité respectueux des consignes, selon tous les observateurs à qui nous avons parlé. Mais la grande question était : à quel moment lever ces restrictions ?

 

C’est là que le Dr Jason Thompson et son équipe sont entrés en jeu. Ils ont été mandatés par le gouvernement victorien pour le conseiller sur la meilleure façon de procéder au déconfinement de la population et de l’économie.

« Ce que nous avons vu un peu partout dans le monde lors des confinements, c’est que, dès que le nombre de cas descend, les gouvernements rouvrent les commerces, les écoles, etc., et ça repart en hausse, inévitablement », explique ce psychiatre et chercheur à l’Université de Melbourne.

Volonté politique

Grâce à des simulations par ordinateurs recréant le maximum de variables de la société victorienne, son équipe multidisciplinaire et internationale a déterminé que, selon toute vraisemblance, le gouvernement devait attendre que le virus infecte moins de cinq personnes par jour pendant deux semaines. Sinon, la COVID-19 serait de retour en force avant Noël. Et c’est ce que le gouvernement a fait, malgré les critiques de nombreux citoyens et gens d’affaires découragés par la longueur du confinement.

La cible a été atteinte le 26 octobre. C’est à partir de ce moment qe l’ensemble des services ont pu reprendre dans l’État. « Ça démontre qu’il est possible de vraiment contrôler le virus. Mais ça prend beaucoup de volonté politique », conclut le Dr Thompson.

Aujourd’hui, beaucoup de gens comprennent que le jeu en valait la chandelle, puisque le nombre de cas continue d’être famélique. « Même moi, qui soutenais les mesures du gouvernement, vers la fin, je commençais à vouloir la réouverture , dit Marc-André Savard. « Mais aujourd’hui, il n’y a plus personne qui chiale en disant que c’était trop long. Tout le monde est juste content. »

Bien entendu, tout n’est pas complètement rose. Le taux de chômage et le niveau d’activités ne devraient pas revenir à la normale avant la fin de 2021, selon l’économiste Danielle Wood. Il est encore possible que le virus revienne. Il y a d’ailleurs eu dans les derniers jours une éclosion en Australie du Sud, forçant un confinement de six jours dans cet État.

« Mais il ne faut pas faire semblant que, si on n’agit pas pour supprimer le virus, l’économie continue comme si de rien n’était, indique Mme Wood. Tant que le virus circulera, l’économie souffrira. »

Une inspiration pour le Canada

Pourrait-on émuler l’expérience australienne au Canada ? Ce serait difficile de faire exactement pareil, selon Trevor Kennedy, directeur de politiques au Conseil canadien des affaires, étant donné les différences entre nos deux pays. Notre frontière avec les États-Unis, avec lesquels de nombreux échanges commerciaux perdurent, serait notamment un défi de taille. « Je suis jaloux des Australiens, admet candidement M. Kennedy. Surtout que présentement, ils s’en vont vers l’été, et on sait que le virus est plus facile à contrôler par temps chaud. » Pour l’épidémiologiste Zahid Butt, de l’Université de Waterloo, le cas de Victoria est une démonstration que les confinements régionaux stricts peuvent fonctionner. « Mais pour qu’ils fonctionnent, il faut absolument que les citoyens y adhèrent. Est-ce que les Canadiens sont prêts à accepter d’être soumis à davantage de mesures punitives ? », demande-t-il. La question reste ouverte.

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