Moscou retrouve sa position centrale dans le Caucase

Le Haut-Karabakh est placé sous la protection d’un contingent de 2000 militaires russes et disposera de deux accès à l’Arménie.
Ministère de la défense russe / Associated Press Le Haut-Karabakh est placé sous la protection d’un contingent de 2000 militaires russes et disposera de deux accès à l’Arménie.

Le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, savoure sa revanche face aux Arméniens du Haut-Karabakh. En parvenant à s’interposer de nouveau entre les deux peuples ennemis, Moscou conserve son avance face à une Turquie entreprenante et éclipse les chancelleries occidentales.

L’Azerbaïdjan triomphant laisse Vladimir Poutine revenir dans le versant sud du Caucase en sauveur des Arméniens défaits militairement. Au terme de six semaines, durant lesquelles les Azerbaïdjanais ont assisté avec une immense satisfaction à la conquête progressive du Karabakh par leur armée, ils ont bruyamment fêté mardi leur victoire sur les Arméniens.

Dès 5 h du matin, heure où prend fin le couvre-feu militaire, les klaxons incessants des automobilistes ont réveillé la capitale azerbaïdjanaise. Une foule principalement jeune a envahi les rues du centre de Bakou pour célébrer la « capitulation » arménienne.

La ferveur spontanée, partagée dans tout le pays et toutes les catégories sociales, révèle une profonde unité des Azerbaïdjanais autour du désir de reconquérir par la force un Karabakh représentant 20 % du territoire. Et d’effacer une humiliation terrible de 1994, à la suite de laquelle plus de 600 000 Azerbaïdjanais ont été chassés par les Arméniens en dépit du droit international.

Profitant du fait que l’attention internationale était braquée sur les élections américaines et du désengagement prolongé de Washington dans la région, le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, a récupéré par les armes ce que ni lui ni son père, Heydar Aliev, n’avaient pu obtenir en 26 années d’efforts diplomatiques face à une Arménie inflexible. Une Arménie qui soutenait militairement la république autoproclamée du Haut-Karabakh et pensait pouvoir compter sur l’aide militaire de Moscou et le soutien diplomatique occidental. Or, l’Arménie s’est finalement trouvée seule face à un adversaire militairement bien supérieur et fermement soutenu par la Turquie.

Le vainqueur empoche tout

L’autoritaire Ilham Aliev savoure aujourd’hui une victoire personnelle qui devrait lui rapporter des dividendes pour plusieurs années en matière de popularité. L’opération permet à Bakou de récupérer les sept districts périphériques du Karabakh, peuplés majoritairement d’Azerbaïdjanais jusqu’en 1994 et depuis vidés de leur population pour être utilisés comme « zone tampon » par les Arméniens.

Les Azerbaïdjanais déplacés pourront donc « rentrer chez eux », comme le pouvoir le leur avait toujours promis. Bakou restaure en outre son autorité sur le Haut-Karabakh lui-même, qui était peuplé exclusivement d’Arméniens ces 30 dernières années et auquel Ilham Aliev proposait jusqu’ici une très large autonomie. La victoire a rebattu les cartes.

Dans un discours télévisé mardi, Ilham Aliev, d’humeur radieuse, s’est adressé très familièrement au premier ministre arménien : « Eh bien, [Nikol] Pachinian, où est ton statut [d’autonomie pour le Haut-Karabakh] ? Ton statut est allé au diable ! Tant que je serai président, il n’y aura pas de statut. » Et de partir dans un grand éclat de rire. Terminé les concessions, le vainqueur empoche tout.

Mais passées les réjouissances, une série de questions épineuses se posent désormais au vainqueur. Que faire des Arméniens du Haut-Karabakh, auquel il a promis qu’ils pourront rester sur leurs terres ? Comment les administrer et les intégrer dans la société azerbaïdjanaise ? Le président n’a pas été très encourageant. À la télévision, il a une fois de plus répété son mantra, qui est “Chasser les Arméniens comme des chiens”, expression devenue un signe de ralliement nationaliste, mais peu cohérente avec le règlement politique de la situation.

« Le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, est un homme politique possédant une longue expérience. Il comprend les conséquences futures de l’éviction des Arméniens du Karabakh et les risques élevés de laisser un conflit ouvert », estime Nazrin Gadimova-Akbulut, spécialiste de la résolution de conflit dans le Caucase.

« L’Azerbaïdjan ne doit pas répéter les erreurs de l’Arménie dans les années 1990 et doit garantir la protection de la communauté arménienne ». Pour la chercheuse, la solution dépendra de la situation militaire, de l’implication de la communauté internationale et de la volonté politique des dirigeants azerbaïdjanais et arméniens à trouver des compromis.

La situation militaire paraît claire avec la capitulation des forces arméniennes, qui sont contraintes à un retrait complet du Karabakh en plusieurs étapes s’étalant jusqu’au 1er décembre.

L’Azerbaïdjan ne doit pas répéter les erreurs de l’Arménie dans les années 1990 et doit garantir la protection de la communauté arménienne

 

Le Haut-Karabakh est placé sous la protection d’un contingent de 2000 militaires russes et disposera de deux accès à l’Arménie.

Chose remarquable, les forces d’interposition russes, qui resteront cinq ans sur place, ont été déployées en moins de dix heures grâce à la rotation d’une dizaine d’avions-cargos militaires transportant des dizaines de blindés. Une logistique impressionnante qui a forcément été planifiée bien en amont.

Bakou s’était pourtant toujours opposé à une force d’interposition russe sur son territoire, à cause notamment du fait que Moscou a intégré l’Arménie dans son alliance militaire (l’OTSC), dont l’Azerbaïdjan ne fait pas partie.

La Turquie d’Erdogan, dont les drones d’attaques ont donné un très net avantage à l’Azerbaïdjan sur le champ de bataille, n’obtient qu’un strapontin sous la forme d’une poignée d’officiers secondant les militaires russes dans le Karabakh.

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