Là où il ne reste plus rien

Michel El Murr, lieutenant sapeur-pompier, supervise le site de l’explosion au port de Beyrouth «24 heures sur 24».
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Michel El Murr, lieutenant sapeur-pompier, supervise le site de l’explosion au port de Beyrouth «24 heures sur 24».

Huit heures n’ont pas encore sonné et déjà la chaleur est intenable. Le moindre mouvement d’air se prend dans les trois grands draps noirs accrochés, les uns à côté des autres, aux fenêtres de la caserne des pompiers de Bachoura, dans le centre de Beyrouth. Aux murs extérieurs sont épinglées des photos des sapeurs morts en martyrs — la formule consacrée ici.

Le soir du 4 août, lorsqu’un incendie s’est déclaré dans le port de la capitale, neuf pompiers et une infirmière y ont afflué. Dans les minutes qui ont suivi, quelque 2750 tonnes de nitrate d’ammonium ont explosé tout juste à côté d’eux, créant un gigantesque champignon orange aux allures atomiques. Depuis, des pompiers venus d’ici et d’ailleurs fouillent sans relâche les décombres. « Mais on n’a trouvé aucun survivant », soupire Josef Moufarreg en prenant la route dans son camion.

Tous les jours, ce chef de l’équipe responsable des fouilles aquatiques quitte la caserne de Bachoura pour se rendre au « ground zero », où un immense lac a pris la place du quai et des entrepôts qui s’y trouvaient jusqu’à la dernière seconde précédant l’immense déflagration.

« Vous sentez l’odeur de la mort ? » lance-t-il en passant le point de contrôle de l’armée érigé à l’entrée du port. Tout autour, des camions renversés, des conteneurs défoncés, des amas de tôle, de la laine minérale sortant de ce qui était autrefois des murs. Et au centre, un chemin tracé à la hâte dans les heures ayant suivi le drame pour acheminer matériel et hommes et ainsi tenter l’impossible : retrouver les collègues disparus.

Depuis l’annonce de la fin des recherches pour extirper des survivants, les centaines de membres des équipes de sauvetage internationales qui avaient afflué vers Beyrouth sont repartis. Seuls les Français sont toujours aux côtés des Libanais. « Des restes de sept pompiers ont été retrouvés. Mais trois sont toujours manquants », explique Jean-Marc Chesnet, chef de mission de deux organisations bénévoles françaises, Aides actions internationales pompiers et Pompiers missions humanitaires.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les photographies de pompiers décédés alors qu'ils s'étaient précipités sur les lieux pour répondre à l'alarme incendie, avant que la deuxième explosion ne se produise, sont affichées sur le mur d'une caserne de Beyrouth.

Les recherches se concentrent principalement près des immenses silos éventrés — devenus les symboles de cette catastrophe. C’est là que le volant du camion de pompier qui a servi à conduire les sapeurs décédés a été retrouvé. Un volant qui gît désormais juste là, à côté, sur un amas de gravats près de montagnes formées par les fils métalliques entortillés qui soutenaient jadis la structure des silos.

« Mardi, on a retrouvé un pied et une main », précise Jean-Marc Chesnet en accompagnant Le Devoir lors d’une rare incursion sur le site des recherches. Des deux rangées de silos contenant les réserves de grain du pays, une seule demeure toujours debout. Des fils métalliques, arrachés au béton qui n’a pas tenu le coup, s’élancent vers le sol sur des dizaines de mètres. Par moments, des blocs se détachent de ces immenses colonnes qui menacent de s’effondrer.

On va continuer tant qu’on ne les retrouvera pas

 

À leurs pieds, une gigantesque dune dorée formée par les tonnes de maïs épandues est fouillée par des tractopelles dans l’espoir d’y retrouver un bout de vêtement ou encore des restes humains qui pourraient être restitués aux familles.

« On va continuer tant qu’on ne les retrouvera pas. Ce sont nos enfants, nos frères », assure, ému, Michel El Murr, lieutenant sapeur-pompier qui supervise le site. « Je reste sur le site 24 heures sur 24 », glisse-t-il les yeux visiblement fatigués.

Des équipes se relaient jour et nuit. Mais jeudi, les quatre projecteurs qui servaient à éclairer une fois le soleil couché avaient été retirés par l’armée, qui assure désormais une plus grande présence dans le port.

Fermentation

Quelques mètres plus loin se trouve le lieu exact de l’impact. Là où le sol s’est dérobé sous la terre sur 43 mètres de profondeur et 210 mètres de longueur. Un immense lac, bordé par des débris, s’est formé duquel s’échappaient jeudi des bulles accompagnées d’une forte odeur de fermentation. « Il y a un mètre et demi de profondeur de maïs sous l’eau », indique Michel El Murr à titre explicatif.

Aux alentours, tout est gris, brun, morne. En quittant le site, nous voyons des morceaux de tissu vert et turquoise pris dans la terre qui rappellent la vie qu’il y avait dans le port il n’y a pas si longtemps encore.

Vous sentez l’odeur de la mort ?

 

Sur le viaduc surplombant le port de Beyrouth, nombreux sont les passants qui s’arrêtent encore. De loin, on aperçoit la fumée ocre s’échappant des dunes de maïs remuées par les pelles mécaniques. Plusieurs Beyrouthins prennent des égoportraits. Une dame est assise sur le muret, une cigarette à la main, pensive.

Walid Al-Homsi est venu avec son fils pour lui montrer l’immensité de la désolation. L’homme se trouvait sur un bateau de Total, dans le port de Beyrouth, deux heures avant que tout explose. « Deux de mes amis sont décédés sur un autre bateau », dit-il en montrant sur son téléphone des photos des défunts.

Plus loin, Elie Haddad s’arrête en mobylette. « Mon cousin est mort ici. » Le jeune homme dans la trentaine assurait la sécurité dans le port. « Tu veux voir sa photo ? Deux jours avant j’étais chez lui à boire. Je vais te montrer aussi une photo qu’on a prise de cette soirée-là. » Dans ses yeux, une tristesse infinie. Au loin, la Méditerranée. « C’est la troisième fois que je viens ici. C’est dur pour moi de regarder ça. Ils nous tuent ici. Notre gouvernement aime l’argent, il ne nous aime pas nous. Je veux partir. Amenez-moi avec vous. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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