Hiroshima, on se souvient

Prières et hommages se sont tenus dans le contexte particulier de la pandémie de COVID-19 qui a contraint le Japon à les limiter cette année. Au parc du Mémorial de la paix d’Hiroshima, le cénotaphe (notre photo) comprend les noms de 4943 survivants décédés au cours de l’année écoulée. Pas moins de 324 129 personnes sont maintenant commémorées dans le monument.
Eugene Hoshiko Associated Press Prières et hommages se sont tenus dans le contexte particulier de la pandémie de COVID-19 qui a contraint le Japon à les limiter cette année. Au parc du Mémorial de la paix d’Hiroshima, le cénotaphe (notre photo) comprend les noms de 4943 survivants décédés au cours de l’année écoulée. Pas moins de 324 129 personnes sont maintenant commémorées dans le monument.

Soixante-quinze ans après le bombardement d’Hiroshima, il est plus que nécessaire de se souvenir des leçons apprises lors de la première attaque nucléaire de l’histoire, vu que le lourd bilan des pertes humaines marque encore les esprits et la culture japonaise. Le Devoir a posé des questions à deux anthropologues, Sachiyo Kanzaki, responsable du programme japonais de l’Université du Québec à Montréal, et Bernard Bernier, spécialiste du Japon contemporain à l’Université de Montréal. Propos recueillis par Charlotte Glorieux.

Avec le nombre de victimes survivantes de l’explosion qui diminue au fil des années, que reste-t-il aujourd’hui du bombardement dans l’imaginaire collectif ?

Bernard Bernier : Le Mémorial de la paix à Hiroshima permet de se souvenir de la catastrophe. Et ce, au même titre que les témoignages directs des survivants qui donnent une idée immédiate de ce qu’une bombe atomique peut faire. C’est vraiment une bombe effroyable : on a vu des gens brûlés, figés sur place à cause de la chaleur et des ondes qui tuent. Et il faut dire qu’il n’y a pas eu que l’attaque atomique. Il y a aussi eu des bombardements incendiaires principalement à Tokyo, en avril et en mars 1945, où il y a eu plus de morts qu’à Hiroshima. Mais évidemment, les séquelles sont différentes. La bombe atomique a tout de même eu des conséquences génétiques sur les victimes — qu’on a appelées les hibakusha. Et si la bombe a causé ses victimes immédiates, elle a aussi fait ses victimes à long terme qui ont marqué les mémoires. On a vu chez les descendants des retards génétiques liés aux radiations de la bombe. Les incendies n’ont pas eu ces effets-là.

Sachiyo Kanzaki : Les hibakusha au Japon ont été victimes de discrimination. À l’époque, plus aujourd’hui heureusement, si on savait qu’une personne venait d’Hiroshima, les gens ne voulaient pas se marier ni avoir d’enfants avec elle. On avait peur, on ne comprenait pas encore bien les conséquences, mais on connaissait la pluie noire, un phénomène de cendres radioactives qui tombe après une catastrophe atomique. Les malformations observées chez les enfants des femmes touchées par ce phénomène étaient terribles. Aujourd’hui, les Japonais savent que la bombe atomique est l’arme la plus dommageable qui existe sur la planète.

Pourquoi est-ce important de se remémorer cette tragédie, encore aujourd’hui, plusieurs décennies plus tard ?

Sachiyo Kanzaki : Il ne s’agit pas de retracer l’histoire d’une bombe atomique, mais de raconter la guerre et ses origines. La bombe atomique a été le moment de fin de la Seconde Guerre mondiale pour le Japon. Il faut souligner les erreurs de la guerre. Il est nécessaire d’apprendre concrètement ce qui est arrivé durant la guerre : le manque de nourriture et d’eau, mais surtout d’humanité. On comprend tout cela à travers les témoignages des survivants.

Bernard Bernier : Au Japon, il y a eu beaucoup de morts et on doit se souvenir de ce qui s’est passé pour pouvoir éviter que cela recommence. Ce qui est arrivé à Hiroshima permet aux gens qui n’ont pas vécu la catastrophe d’en connaître l’ampleur. Mais une des choses qui m’embêtent un peu dans la commémoration, c’est qu’elle a permis aux autorités japonaises de s’extirper de toutes les horreurs qu’elles ont commises durant la guerre. Le fait d’être victime de la bombe atomique leur a permis de nier par exemple d’avoir contraint à la prostitution des Coréennes.

Quelles ont été les conséquences culturelles des bombardements nucléaires de 1945 sur la société japonaise ?

Sachiyo Kanzaki : De nombreux mouvements artistiques sont apparus au Japon, après la guerre. Et le fait de relater les conséquences de cette technologie contribue aujourd’hui à l’atmosphère pacifiste dans la société. En plus de la commémoration, les enfants japonais apprennent les répercussions de la tragédie à l’école et à la maison. Quand j’étais plus jeune, au Japon, j’avais vu un film de la série X-Men où un méchant utilise une explosion nucléaire. J’ai toujours trouvé que c’était une façon bien naïve d’utiliser une bombe atomique, « pour dominer le monde ». La description du film américain était loin de la réalité, bien plus dégueulasse. Et je connaissais la vérité parce que j’avais lu des descriptions, notamment de peaux coulantes, dans les mangas japonais s’adressant aux enfants. Dans mes manuels scolaires, on voyait des photos d’époque en noir et blanc de corps irradiés qui se décomposaient. Mais peut-être que ce type d’éducation commence à changer au Japon. Récemment, j’ai visité le Musée du Mémorial pour la paix d’Hiroshima et on a enlevé certaines photos que j’avais vues étant plus jeune. Pourtant, je voyais que les gens d’Hiroshima n’étaient pas d’accord et voulaient garder ces photos.

Photo: Musée du Mémorial pour la paix d’Hiroshima / Agence  France-Presse 8 h 15 du matin, le 6 août 1945, au Japon. Une lumière aveuglante embrase le ciel d’Hiroshima. La bombe engendre une puissance de destruction colossale, d’une ampleur sans précédent.

Un sondage mené en 2019 auprès des Japonais montre que 66 % d’entre eux sont favorables à ce que le Japon signe le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires adopté par les Nations unies en 2017, alors que 17 % y sont récalcitrants. Comment expliquer cette certaine tiédeur, dans un pays qui s’est illustré par son pacifisme d’après-guerre ?

Bernard Bernier : Les Japonais ont énormément souffert, donc l’antimilitarisme était très répandu. Il l’est encore, mais moins. Une des raisons qui l’explique, c’est qu’on est justement à 75 ans des faits. Il reste peu de gens ayant subi les conséquences de la guerre et de la défaite. Le deuxième point est certainement la propagande gouvernementale, depuis les années 1980. Et de nos jours, avec Shinzō Abe, le premier ministre du Japon, qui veut donner plus de prestige à l’empereur. On essaye de changer l’article 9 de la Constitution pour que le Japon puisse avoir une armée, parce qu’« un vrai pays a une armée ». Mais le Japon a une armée ! Et elle s’appelle les Forces japonaises d’autodéfense qui représentent presque 300 000 militaires. Mais l’opinion générale change peu à peu, et je pense qu’ultérieurement, il va y avoir une modification dans la Constitution.

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