La rivalité sino-américaine paralyse le Conseil de sécurité

Donald Trump
Photo: Win McNamee Getty Images Agence France-Presse Donald Trump

Depuis une dizaine d’années, la paralysie du Conseil de sécurité de l’ONU a souvent été causée par la Russie sur le dossier syrien. Elle est aujourd’hui dominée par la rivalité sino-américaine, qui pollue de plus en plus de sujets, selon des responsables et diplomates.

En 2017, une entente entre les États-Unis et la Chine avait permis à l’ONU à trois reprises — pour trois trains de sanctions économiques — d’afficher son unité face à la menace nucléaire de la Corée du Nord.

Trois ans plus tard, la pandémie de COVID-19 a fait éclater au grand jour une compétition féroce entre les deux principaux contributeurs financiers de l’organisation, faisant déplorer à son chef, António Guterres, « un manque de leadership » face à la pire crise mondiale depuis 1945.

« Là où nous voyons du pouvoir, nous ne voyons pas toujours le leadership nécessaire » qui devrait aller avec, a-t-il regretté récemment.

En dépit de plus de deux mois de négociations, les 15 membres du Conseil ont échoué à adopter une résolution soutenant un appel du secrétaire général des Nations unies à un cessez-le-feu dans le monde pour faciliter la lutte contre la maladie. À cause uniquement de divergences sino-américaines sur une mention sur l’Organisation mondiale de la santé, accessoire dans le texte, avec laquelle Donald Trump a décidé de rompre vendredi.

Responsables de l’ONU comme diplomates, qui voient les sources de conflit entre Washington et Pékin s’étendre, sont plutôt pessimistes pour l’avenir.

Là où nous voyons du pouvoir, nous ne voyons pas toujours le leadership nécessaire

 

« Le Conseil de sécurité a été paralysé pendant 45 ans, entre 1945 et 1990, pour cause de guerre froide. La dernière chose dont nous avons besoin est une autre guerre froide qui paralyserait à nouveau le Conseil de sécurité », souligne un ambassadeur sous couvert d’anonymat. Selon lui, « amener des disputes bilatérales au Conseil serait une catastrophe ».

« Nous ne devrions pas nous engager dans une nouvelle guerre froide, mais c’est mauvais actuellement », qu’il s’agisse de leadership, de la pandémie ou des relations sino-américaines, « des sujets très liés entre eux », constate un autre ambassadeur.

Fragilité et humilité

À l’ONU, le constat est celui d’une dérive dotée d’une forme nouvelle.

« Dans le passé, quand vous aviez des désaccords entre membres du Conseil, cela restait compartimenté. Votre adversaire d’un jour sur un sujet pouvait être votre meilleur allié le lendemain sur un autre sujet », note un responsable de l’ONU sous couvert d’anonymat.

« Aujourd’hui, tout déborde, il y a des camps ou des désaccords qui vont d’un sujet à un autre », ajoute-t-il, une évocation implicite de la situation à Hong Kong, qui a dressé à nouveau les deux principaux membres permanents de l’ONU l’un contre l’autre.

« Les tensions entre les États-Unis et la Chine sont vraiment problématiques » pour l’organisation, résume ce responsable, en évoquant, sans les détailler, une « série de sujets sur lesquels le Conseil de sécurité n’avance pas ».

Une analyse partagée par plusieurs ambassadeurs. « Il y a une fracture énorme dans l’architecture multilatérale mondiale et elle est très sérieuse », notamment entre Washington et Pékin, note l’ambassadeur de l’Union européenne auprès de l’ONU, Olof Skoog.

« Nous sommes les témoins d’une polarisation au sein du Conseil de sécurité », confirme Christoph Heusgen, ambassadeur d’Allemagne, membre non permanent de cette instance, alors que les missions diplomatiques américaine et chinoise s’échangent de plus en plus de tweets acrimonieux.

Lors d’une conférence de presse jeudi, António Guterres a regretté que la pandémie ne s’accompagne pas de davantage d’humilité chez les grandes puissances.

« Si la crise actuelle nous montre quelque chose, c’est notre fragilité. Notre fragilité collective. Quand nous sommes fragiles, nous devrions être humbles. Quand nous sommes humbles, nous devrions être unis et solidaires », a-t-il souligné, en réclamant que cette attitude soit adoptée par les membres du Conseil de sécurité.

Il a enfoncé le clou à l’égard des États-Unis et de la Chine, au pouvoir décuplé à l’ONU par leur droit de veto, même sans les nommer explicitement : « Je n’ai jamais vu le travail du Conseil de sécurité paralysé par les [dix] membres élus », appelés aussi non permanents, a-t-il fait valoir.