La Russie saute des étapes dans la course au vaccin

Certains chercheurs russes sont allés jusqu’à assurer au chef du Kremlin qu’un vaccin pouvait être créé avant la fin de l’été.
Photo: Pavel Golovkin Associated Press Certains chercheurs russes sont allés jusqu’à assurer au chef du Kremlin qu’un vaccin pouvait être créé avant la fin de l’été.

Des scientifiques d’un institut moscovite s’inoculant un prototype de vaccin contre le nouveau coronavirus : cette approche pour le moins inhabituelle vient illustrer l’ambition de la Russie dans la course mondiale à un remède.

À la tête de l’institut de recherche Gamaleïa, Alexandre Guintsbourg s’est vanté de s’être personnellement injecté un vaccin à vecteur viral. S’il a eu recours à une telle méthode en rupture avec les protocoles habituels, c’est pour accélérer le processus scientifique au maximum afin d’achever les tests cliniques dès l’été.

Car la Russie a proclamé haut et fort sa volonté d’être parmi les premiers, voire la première, à développer un vaccin contre le virus qui a fait au moins 360 000 morts dans le monde. Vendredi, la Russie a enregistré un nouveau record quotidien de décès (232), portant le total à 4374 morts et à 387 623 cas, ce dernier chiffre faisant d’elle le troisième pays le plus touché pour le nombre de contaminations, derrière les États-Unis et le Brésil.

Le programme de l’institut Gamaleïa n’est que l’un des nombreux projets présentés au président Vladimir Poutine. D’autres sont pilotés par des consortiums publics-privés, ou encore par le ministère de la Défense.

Plusieurs responsables sont allés jusqu’à assurer au chef du Kremlin qu’un vaccin pouvait être créé avant la fin de l’été, grillant la politesse à des dizaines de projets développés en Chine, aux États-Unis et en Europe.

Des voix critiques s’inquiètent cependant de ce qu’en Russie, on confond vitesse et précipitation.

L’Association nationale des organisations de recherche clinique a ainsi dénoncé les expériences de Gamaleïa comme une « violation flagrante des fondements de la recherche clinique, de la loi russe et des normes internationales » due aux pressions des autorités russes.

Une course « alarmante »

« Je suis alarmé par les promesses de faire un vaccin d’ici septembre », note pour sa part Vitali Zverev, un des responsables de l’Institut public Metchnikov pour les vaccins et les sérums.

« Ça me rappelle une course, je n’aime pas ça », s’inquiète-t-il.

Pour de nombreux responsables, seul un vaccin ouvrira la porte à un retour à la normalité.

À l’époque de l’URSS, ce secteur était réputé comme l’un des meilleurs au monde, avec notamment la production de 1,5 milliard de doses qui ont participé à l’éradication de la variole dans le monde. Mais la recherche médicale russe a connu, comme de nombreuses autres industries, un effondrement complet dans les années 1990.

Le centre étatique Vektor était l’un de ces fleurons. Aujourd’hui, il espère remporter la course au vaccin contre le nouveau coronavirus et s’est engagé dans plusieurs projets, y compris en association avec des entreprises privées.

Le problème, selon Alexandre Loukachev, directeur de l’Institut Martsinovski de parasitologie médicale, c’est que la recherche russe peine aujourd’hui à passer du laboratoire au monde extérieur, même si la recherche fondamentale et les scientifiques sont de grande qualité.

« Je ne connais pas un seul [nouveau] vaccin produit en masse par la Russie et qui a été utilisé à plus d’un million de doses », explique-t-il, « or ce n’est qu’à de tels niveaux qu’on peut évaluer [l’efficacité] d’un vaccin » à long terme.

Il n’en reste pas moins que dans les circonstances actuelles, « le développement d’un vaccin est une question de prestige national » pour la Russie, dit M. Loukachev.

Autre particularité russe, la méfiance des autorités envers toute participation étrangère lorsqu’il s’agit d’étudier du « matériel biologique » russe.

Les efforts de l’Institut Metchnikov de coopérer avec l’European Virus Archive, une organisation destinée à faciliter les échanges scientifiques, ont été entravés car la Russie bannit le partage de ses souches virales. « Nos collègues nous envoient des virus, mais nous ne pouvons pas leur donner les nôtres », regrette Vitali Zverev.

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