Le coronavirus s'est-il vraiment échappé d'un laboratoire de Wuhan?

Chaque jour amène son nouveau bouc émissaire aux États-Unis pour expliquer la pandémie de COVID-19.

La semaine dernière, les États-Unis ont relancé la théorie voulant que le coronavirus qui vient de mettre la planète sur pause se soit accidentellement « échappé » d’un laboratoire de Wuhan en Chine, point de départ de la crise sanitaire en cours. La Maison-Blanche a même affirmé avoir « des preuves immenses que c’est de là que c’est parti ».

Ce scénario, exposé sans preuve et jugé lundi « hypothétique » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ne manque pas de carburant depuis le début de la crise. La Chine possède un laboratoire à très haute sécurité à Wuhan, où travaille une grande virologue chinoise spécialiste des coronavirus provenant de chauve-souris. L’empire du Milieu s’illustre également pour son manque de transparence.

Mais au-delà de ces suppositions faciles, l’hypothèse de l’accident peine toujours à trouver les faits nécessaires pour être confirmée.

« Cette théorie est une pure fantaisie », laisse tomber à l’autre bout du fil le scientifique français Gabriel Gras, qui a été expert technique dans la construction du laboratoire P4 (pour la manipulation de pathogène de classe 4) de Wuhan.

« Ce laboratoire [fruit d’un transfert de haute technologie entre la France vers la Chine] est certifié selon les normes chinoises, qui répondent, elles, aux normes internationales » en matière de sécurité et de contrôle des procédures de confinement, ajoute le chercheur, joint par Le Devoir mardi.

Photo: Johannes Eisele Agence France-Presse La directrice adjointe du laboratoire de Wuhan, Shi Zhengli, est surnommée «Batwoman» en raison de ses nombreux travaux sur les coronavirus provenant de la chauve-souris, qu’elle mène au sein du Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies.

Dans cet environnement, la fuite d’un pathogène dangereux est hautement improbable et celle d’un coronavirus, techniquement impossible, puisque ce type de virus ne se retrouve pas dans les laboratoires P4, fait remarquer le chercheur. Le laboratoire de Wuhan est accrédité en effet pour les virus Ebola, la fièvre hémorragique de Congo-Crimée et le Nipah. Mais pas pour les coronavirus, qui sont envoyés ailleurs.

« La plupart des coronavirus sont de classe 2. Le virus du SRAS est de classe 3. Ils ne nécessitent pas d’utiliser un P4 très coûteux et contraignant, dit M. Gras. Sans préjuger du classement à venir du SRAS-CoV-2 [le virus de la COVID-19], rien n’aurait a priori justifié de le manipuler en P4. »

Malgré cela, l’idée d’une fuite reste persistante et la directrice adjointe du labo, Shi Zhengli, n’y est pas étrangère. En Chine, on la surnomme « Batwoman » en raison de ses nombreux travaux sur les coronavirus provenant de la chauve-souris, qu’elle mène au sein du Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies. Le Centre possède à Wuhan deux laboratoires P2 et P3, dont un situé à 300 mètres du marché aux fruits de mer de Huanan, premier foyer de la contamination.

Le Centre se targue d’ailleurs d’être à l’avant-garde de la recherche sur ce type de virus récolté principalement sur les chiroptères dans les grottes alentour. Une cartographie virologique qui entretient l’idée qu’elle puisse mettre l’humanité en péril.

C’est que la thèse de l’accident de laboratoire ne peut jamais être totalement exclue, comme en témoignent plusieurs qui se sont joués dans le passé dans le monde. En 2007, une nouvelle flambée de fièvre aphteuse est survenue au Royaume-Uni six ans après une première épidémie dévastatrice qui a forcé l’extermination de plus 10 millions de têtes de bétail. Le pathogène responsable s’était « échappé » d’un P4 par un système d’évacuation défectueux des eaux usées.

« Si cela avait été le cas, les Chinois auraient réagi plus vite, assure Gabriel Gras, puisqu’ils auraient connu ce virus. Ce qui ne semble pas avoir été le cas. »

 

Un cousin méconnu

Il rappelle qu’en Chine, comme ailleurs, la découverte d’un nouveau virus fait l’objet rapidement d’un séquençage de son génome, puis d’une publication dans une revue scientifique pour assurer la filiation du pathogène avec le laboratoire et entretenir ainsi prestige et crédibilité dans la communauté scientifique. « Je ne vois donc pas comment un virus ainsi documenté aurait pu s’échapper sans que l’on ait rien publié sur lui au préalable. »

La Chine a bien diffusé l’information sur le génome du SRAS-CoV-2 au début du mois de janvier, mais seulement après l’avoir découvert au sein de la population de Wuhan.

« Lorsque vous avez émergence d’un nouveau virus, il est normal qu’il se retrouve dans un laboratoire de diagnostic pour qu’on fasse des recherches sur lui, dit M. Gras. C’est une procédure normale. Le coronavirus s’est donc très probablement retrouvé dans un laboratoire de niveau P3 de Wuhan, mais parce qu’il venait de l’extérieur, où il commençait à infecter des gens et à les rendre malades. »

L’analyse de ce génome a d’ailleurs confirmé que ce nouveau coronavirus était un cousin jusque-là inconnu d’une souche connue, la RaTG13 pour être précis, provenant de la chauve-souris, avec qui il partage 96 % de sa séquence génétique. Le 4 % qui diffère serait la conséquence d’une évolution divergente naturelle qui aurait pris de 20 à 50 ans, selon Edward Holmes, virologue à l’Université de Sydney, cité dans la dernière livraison de The Economist.

Le pathogène aurait en outre profité d’un « hôte intermédiaire » pour muter, avant de se transmettre à l’humain, accréditant ainsi la thèse d’une contamination par la consommation de viande sauvage. Le pangolin est un suspect dont le nom revient souvent.

Pour l’essayiste et journaliste français Antoine Izambard, qui a visité le laboratoire P4 de Wuhan l’an dernier pour documenter la relation complexe entre la France et la Chine dans ce dossier, les accusations des États-Unis ne sont pas étonnantes.

« Ce pays était opposé à ce que la France fournisse cette technologie à la Chine, car elle permet de manipuler des pathogènes dangereux, mais également de maîtriser des armes biotechnologiques », explique-t-il au téléphone. Pointer à tort le labo de Wuhan, c’est ainsi affirmer qu’ils avaient raison d’être inquiets.

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