cache information close 

Isolée du monde, la Nouvelle-Zélande commence son déconfinement

La Nouvelle-Zélande, pays insulaire, a pu se couper du reste du monde aisément, ce qui lui a permis d'endiguer l'épidémie.
Photo: Marty Melville Agence France-Presse La Nouvelle-Zélande, pays insulaire, a pu se couper du reste du monde aisément, ce qui lui a permis d'endiguer l'épidémie.

Au commencement de son grand déconfinement, qui débute lundi, la Nouvelle-Zélande vit désormais au temps d’un espoir démesuré : celui de faire disparaître totalement la COVID-19 de son territoire. Un objectif ambitieux, mais pas impossible, sur ce bout de terre baignant dans le Pacifique Sud où la prolifération de la maladie a été ralentie en un peu plus d’un mois de manière spectaculaire, voire quasi exemplaire.

« La Nouvelle-Zélande a réagi très rapidement à la maladie, avant même l’apparition d’un premier décès, en adoptant des mesures strictes de confinement et un contrôle serré de ses frontières, a indiqué en entrevue au Devoir l’épidémiologiste Nick Wilson, un des experts scientifiques du gouvernement néo-zélandais dans la lutte contre le coronavirus, joint à Wellington vendredi. Nous avons décidé qu’il était possible d’éliminer ce virus à l’origine de la pandémie, comme le SRAS l’avait été dans différents pays. » Et le dernier bilan semble confirmer l’efficacité du traitement.

Dimanche, la Nouvelle-Zélande enregistrait toujours moins de 1500 cas d’infection à la COVID-19, qui a entraîné dans la mort 18 personnes. Cela représente 3,75 décès par million d’habitants, soit 48 fois moins qu’au Québec, qui, au dernier décompte, déclarait 179,5 décès par million d’habitants.

Le 16 avril, neuf jours après que la courbe des victimes du coronavirus a amorcé sa chute, pour désormais s’aplatir de manière constante depuis plus d’une semaine, la première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, a d’ailleurs exprimé une confiance rare dans la bouche des dirigeants de la planète aux prises avec la pandémie en affirmant que le pays avait désormais la « possibilité de faire ce qu’aucun autre a réussi : éliminer le virus ».

« Les choses ont été bien faites, estime Lara Greaves, maître de conférences à l’Université d’Auckland et spécialiste des comportements politiques et sociaux, mais plusieurs traits particuliers de la Nouvelle-Zélande ont aidé, à commencer par notre insularité. Nous avons la chance d’être un archipel dans le Pacifique, ce qui signifie que nos frontières peuvent être fermées et contrôlées avec une relative facilité. »

Véritablement à part, le pays est situé en effet à 1800 km de son plus proche voisin, la Nouvelle-Calédonie, au nord, et à 2000 km à l’est de l’Australie, sans aucune frontière terrestre. Dès le 19 mars, alors qu’à peine 30 cas d’infection avaient été détectés, il s’est ainsi déconnecté facilement du reste du monde, ne permettant l’entrée sur son territoire, par voie aérienne ou maritime, qu’à ses ressortissants et résidents, avec obligation de mise en quarantaine pendant 14 jours.

« En plus de communiquer sur le fait qu’il fallait frapper fort et frapper très vite, le gouvernement de Jacinda Ardern a également opté pour un message clair d’unité, de cohésion sociale contre la COVID-19, ajoute Lara Greaves. Il a toujours insisté sur le bien commun lié aux restrictions mises en place, au travail d’équipe nécessaire pour en assurer l’efficacité. Et cette approche a été profitable. »

Cinq millions de combattants

La semaine dernière, la première ministre a salué d’ailleurs l’effort de cette « équipe de cinq millions », soit le nombre d’habitants de la Nouvelle-Zélande, qui a « brisé la chaîne de transmission et fait faire un bond en avant, vers notre objectif d’éliminer le virus », répétant que le pays « a arrêté la vague de la dévastation », alors que d’autres en sont encore loin.

Pour la sociologue néo-zélandaise Avril Bell, qui enseigne à l’Université d'Auckland, cette unité n’aurait d’ailleurs pas pu être possible sans la grande confiance de la population envers sa première ministre, dont la cote de popularité est au plus haut en pleine crise. La femme de 39 ans a le soutien de 87 % de la population, selon une dernière mesure de l’opinion. « Son mandat a été complètement façonné par la crise et la gestion de crise, avec l’attentat à la mosquée de Christchurch en mars l’an dernier et l’éruption volcanique de Whakari [White Island] à la fin de 2019, explique l’universitaire en entrevue au Devoir. Les gens lui ont témoigné un très grand respect après la fusillade dans la mosquée en raison de son discours appelant à la bienveillance des uns envers les autres. Cette compassion est en parfaite symbiose avec le temps que nous traversons. »

« Sur le plan personnel, Jacinda Ardern exprime un leadership qui a une résonance culturelle très forte ici : elle est calme, compatissante, ferme, mais elle a aussi une bonne dose d’humour et ne se prend pas au sérieux, dit le politicologue. Dans un petit pays isolé comme le nôtre, elle se doit de gérer la crise directement, comme elle le fait, pour éviter que les choses ne tournent à la catastrophe. »

En « linge mou »

Claire. Directe. En phase avec sa population, la première ministre est passée maître dans l’art de communiquer sans flafla avec les Néo-Zélandais, n’hésitant pas à se présenter en « linge mou » sur Facebook depuis sa maison, parlant de ses enfants qu’elle vient de mettre au lit, avant de rappeler, de manière rassurante, l’importance du confinement pour aplatir la courbe.

« Jacinda Ardern a extrêmement bien géré chacune des crises qui se sont présentées à elle et elle s’est forgé une réputation — en moins de trois années complètes de mandat — de leader compétente et stable face à ces défis », poursuit M. Fadgen.

À partir de lundi, la vie va reprendre, avec encore beaucoup d’interdictions et de la
distanciation sociale

 

Depuis Dunedin, au sud du pays, Chris Ackerley, qui enseigne la littérature à l’Université d’Otago, salue le travail « remarquable » de Mme Ardern, mais estime aussi que le bilan néo-zélandais tient dans la rapidité de la riposte et dans l’existence d’un « bon système de santé national ». « L’Australie, qui a réagi après nous, se porte bien, oui, mais pas aussi bien que la Nouvelle-Zélande, dit-il. Pendant cinq semaines, nous avons été en arrêt total. Cela voulait dire pas de restaurants ouverts, pas d’écoles ou de garderie, pas de plats à emporter, pas de déplacement non essentiel. À partir de lundi, la vie va reprendre, avec encore beaucoup d’interdictions et de la distanciation sociale. L’idée est d’être toujours vigilant pendant au moins deux semaines de plus, pour alléger les restrictions pendant deux autres semaines, puis revenir doucement à la “normale”, quelle que soit cette nouvelle norme. »

Une norme toujours incertaine dans ce pays qui carbure au tourisme et à l’éducation, deux secteurs ciblant des ressortissants étrangers et donc lourdement touchés par le confinement et la fermeture des frontières, qui pourraient être maintenus pour les 12 à 18 prochains mois. « Pour le moment, nous espérons que le succès que Mme Ardern a supervisé se révélera durable, dit Timothy Fadgen, tout comme la cohésion sociale et la confiance élevée qui l’accompagnent. Or, un succès précoce n’entraîne pas nécessairement la fin de la maladie telle qu’elle est visée par le gouvernement. Et dans le contexte actuel de sacrifice collectif au nom du bien commun, un échec dans l’éradication complète de la maladie pourrait venir ébranler cette confiance et cette cohésion. 

Une hécatombe évitée chez les personnes âgées

Même si les personnes âgées, comme ailleurs dans le monde, sont les principales victimes de la COVID-19 en Nouvelle-Zélande, la contamination de cette partie de la population a été maintenue à un très faible niveau dans les dernières semaines. Sur les dix principaux foyers d’éclosion du coronavirus dans ce pays, trois à peine se trouvent dans des établissements d’hébergement pour aînés. Les trois premiers foyers en importance sont, dans l’ordre, un mariage dans le village de Bluff qui a rassemblé 70 personnes dans la région d’Invercargill le 21 mars — et entraîné la contamination de 98 personnes par effet d’entraînement —, l’éclosion dans le collège mariste pour jeunes filles d’Auckland (93 cas) et le foyer de la ville de Matamata lié au bar Redoubt (76 cas). Christchurch héberge le premier foyer en importance dans une résidence pour aînés, avec 54 cas.

 

Or, au dernier décompte, à peine 110 personnes âgées de 70 ans et plus faisaient partie des cas recensés, contre 567 cas chez les 20 à 39 ans, les plus touchés par la maladie. À ce jour, 78 % des personnes déclarées porteuses du virus s’en sont remises. « Les personnes âgées sont moins susceptibles d’être contaminées, car elles ont moins voyagé avant la fermeture des frontières, dit la sociologue néo-zélandaise Avril Bell. La plupart des cas ici sont liés à des voyages internationaux, qui sont surtout le fait de jeunes. » Et la distance sociale entre jeunes et vieux a finalement évité à la Nouvelle-Zélande la catastrophe qui se joue ailleurs dans le monde au sein des populations en résidence. Rappelons que l’espérance de vie en Nouvelle-Zélande est la même qu’au Canada, à plus de 80 ans.