Le populisme comme vecteur de risque d’une pandémie

Des centaines de partisans de Bolsonaro se sont réunis dimanche à Brasilia, dont certains portaient des masques avec des inscriptions telles que « le virus, ce sont les ordures du Parlement ». Le président lui-même a fait une apparition au rassemblement, serrant des mains et prenant des selfies.
Photo: Sergio Lima Agence France-Presse Des centaines de partisans de Bolsonaro se sont réunis dimanche à Brasilia, dont certains portaient des masques avec des inscriptions telles que « le virus, ce sont les ordures du Parlement ». Le président lui-même a fait une apparition au rassemblement, serrant des mains et prenant des selfies.

La courbe de progression de la maladie COVID-19 à travers le monde ne s’est toujours pas infléchie. Mais l’attitude des gouvernements populistes, elle, par rapport à la crise sanitaire, a commencé un peu à changer de trajectoire cette semaine, en passant de la minimisation de l’urgence à l’action radicale pour contenir la pandémie. Une mutation tardive qui met en lumière, selon plusieurs experts, l’inadaptation du populisme face à une crise d’une telle ampleur, tout comme la menace que cette forme de politique continue de faire planer sur la suite des choses.

« Les gouvernements populistes n’ont pas réagi, car ils ne croyaient pas à la progression exponentielle de la maladie, résume à l’autre bout du fil, le sociologue Joseph Yvon Thériault, professeur à l’UQAM. Et c’était prévisible. Une crise comme celle que nous traversons appelle un gouvernement par les experts, une « expertocratie » qui entre forcément en contradiction avec le populisme puisque par définition, les populistes mettent le bon sens au pouvoir et l’opposent aux élites qui au nom du droit, de la science, de leur compétence, gouvernent le monde. »

L’illustration a été particulièrement convaincante aux États-Unis où depuis l’apparition de la maladie, le président Donald Trump n’a cessé de faire des commentaires en rupture avec les signaux d’alarme lancés par la communauté scientifique et médicale mondiale. « La situation est totalement sous contrôle, a-t-il dit le 22 janvier dernier sur les ondes de CNBC, en soulignant qu’aux États-Unis une seule personne infectée en provenance de la Chine avait été détectée. « Ça ira très bien », a-t-il ajouté.

Le 14 février, il a appelé le syndicat des douaniers à « ne pas s’inquiéter » en évoquant une « théorie » voulant que le réchauffement des températures en avril allait tuer le virus. Quelques jours plus tard, l’OMS faisait savoir en conférence de presse que rien n’indiquait qu’une hausse de la chaleur allait modifier le comportement du pathogène. Son homologue britannique, Boris Johnson, critiqué lui aussi pour sa gestion de la crise, a minimisé la maladie en appelant fin février les citoyens à se laver les mains pendant 20 secondes et plus, en réponse à l’annonce du premier décès au Royaume-Uni lié au coronavirus. Le pays tablait alors sur une immunisation de masse et naturelle de sa population, en laissant le virus se propager, plutôt que sur le confinement, pour passer à travers la tempête.

La crainte est désormais de voir les leaders populistes chercher à détourner l’attention des populations de leur incompétence en se trouvant des boucs émissaires. C’est leur spécialité.

 

Cette semaine, le vent a toutefois changé de direction dans les pays sous gouvernement populiste où des mesures viennent finalement d’être prises pour enrayer la progression de la maladie. Les États-Unis ont appelé à l’isolement social, après avoir fermé leurs frontières avec le reste du monde. Celle avec le Canada va l’être partiellement, pour éviter les déplacements non essentiels tout en assurant la circulation des produits et des personnes vivant ou travaillant entre les deux pays. Le Royaume-Uni va fermer ses écoles vendredi, suivant ainsi un mouvement désormais mondial.

Au Brésil, Jair Bolsonaro s’est également mis à parler d’une « guerre » contre un « ennemi invisible », après des semaines passées à dénoncer la « calamité publique » induite par la peur du virus. « C’est une question grave, mais il n’y a pas de quoi devenir hystérique », a-t-il toutefois ajouté lors d’un point de presse mercredi, durant lequel le populiste autoritaire portait un masque de protection.

« C’est toujours le sentiment populaire perçu par le chef qui guide ses gestes, bien plus que les experts, interprète M. Thériault. Le problème, c’est que le populisme ne fait pas dans la nuance, quand il ne fait rien, autant que lorsqu’il décide d’en faire trop. Avec le populisme, il y a toujours le danger de l’exagération et de l’aggravation. »

Danger de la contradiction aussi, comme en témoigne la conférence de presse de Donald Trump mardi à la Maison-Blanche. Il y a déclaré avoir su avant tout le monde que le coronavirus allait être à l’origine d’une pandémie. « J’ai senti que c’était une pandémie bien avant qu’elle ne soit appelée une pandémie », a-t-il dit. « Tout ce que vous aviez à faire était de regarder d’autres pays. »

Le 9 mars, sur Twitter, le président américain, après avoir soutenu pendant des jours que la pandémie était un « canular », a accusé une nouvelle fois les médias et les démocrates d’amplifier la crise, « au-delà de ce que les faits justifient », a-t-il écrit, tout en insistant sur le fait que « le risque [était] faible pour l’Américain moyen ».

« Les leaders populistes qui seront incapables de bien répondre à la situation vont en payer le prix, assure Marc André Bodet, professeur de science politique à l’Université Laval. D’ailleurs, pour Donald Trump, c’est assez mal parti. Pour Boris Johnson, sa stratégie sanitaire est originale. S’il se trompe, cela va être catastrophique pour lui. S’il a raison et que le Royaume-Uni s’en sort bien, son avenir politique ne sera pas affecté. »

Lundi, l’Imperial College de Londres est toutefois venu éclairer sa perspective d’avenir avec une modélisation qui établit à 510 000 le nombre de décès lié à la COVID-19 au Royaume-Uni si aucune mesure n’était prise pour empêcher la prolifération du virus. Ce bilan serait de 2,2 millions de morts aux États-Unis, dans les mêmes circonstances.

Ceci explique cela, mais aussi le fait que la gestion de la crise soit donc arrivée à un point tournant dans les territoires soumis au populisme. « Si la peur s’exacerbe, les gouvernements populistes vont réagir toutefois encore plus radicalement et risquent alors de faire empirer l’anxiété sociale, bien plus que la maladie elle-même et le problème social qu’elle cause », dit M. Thériault.

« La crainte est désormais de voir les leaders populistes chercher à détourner l’attention des populations de leur incompétence en se trouvant des boucs émissaires, ajoute Marc André Bodet. C’est leur spécialité. Les groupes visés seront alors les immigrants, les grandes entreprises, les hauts fonctionnaires… »

Et Donald Trump semble avoir déjà trouvé les siens : les médias, qu’il a encore accusés jeudi en conférence, d’inciter les gens à « devenir fous », a-t-il dit. « Si nous avions des médias honnêtes dans ce pays, notre pays serait encore plus grand. »