Washington détaille les dommages qu’aurait causés Julian Assange

Des manifestants sont venus témoigner leur appui à Julian Assange lundi devant le palais de justice de Woolwich, où se déroule l'examen de la demande américaine qui vise son extradition.
Photo: Daniel Leal-Olivas Agence France-Presse Des manifestants sont venus témoigner leur appui à Julian Assange lundi devant le palais de justice de Woolwich, où se déroule l'examen de la demande américaine qui vise son extradition.

Sans en apporter la preuve, le gouvernement américain a indiqué lundi que des sources du service de renseignement des États-Unis avaient « disparu » après avoir été possiblement compromises par les révélations de WikiLeaks, il y a 10 ans.

Au premier jour de l’examen de la demande d’extradition de Julian Assange, du Royaume-Uni vers les États-Unis, les procureurs américains ont justifié la procédure judiciaire amorcée contre lui devant la justice britannique en accusant le fondateur du site spécialisé dans la diffusion d’informations confidentielles d’avoir mis en péril par ses gestes les « droits humains » de militants, de dissidents et de journalistes dans des pays aux régimes autoritaires.

   

« Les États-Unis sont au courant que des sources, dont les noms non expurgés et d’autres informations permettant de les identifier étaient contenus dans des documents classifiés publiés par WikiLeaks, ont par la suite disparu, bien que les États-Unis ne puissent pas prouver à ce stade que leur disparition ait été le résultat de leur révélation par WikiLeaks », a indiqué James Lewis, le représentant des États-Unis devant le tribunal de Woolwich, dans le sud-est de Londres, où l’extradition de M. Assange a commencé à être entendue. L’examen doit se poursuivre toute la semaine.

« [M. Assange] n’est pas accusé d’avoir divulgué des informations embarrassantes ou gênantes pour le gouvernement, a ajouté l’avocat en insistant plutôt sur “le risque” que le système de divulgation créé par l’Australien de 48 ans a fait émerger, particulièrement en Chine, en Irak ou en Afghanistan, terrains où des individus auraient pu disparaître.

Arrêté en avril dernier à Londres, Julian Assange fait face à 18 chefs d’accusation aux États-Unis pour piratage informatique et trahison. La diffusion en 2010 de 50 000 câbles diplomatiques et de 500 000 documents confidentiels mettant à nu les activités de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan en est à l’origine. À l’époque, cette fuite massive d’informations confidentielles avait été orchestrée avec la complicité de l’ex-analyste en sécurité de l’armée américaine Chelsea Manning. WikiLeaks avait donné une nouvelle trajectoire à l’histoire de la transparence en portant au grand jour des actes de barbarie commis par les forces américaines, au nom de la guerre contre le terrorisme. Les assassinats de civils par des tirs d’hélicoptères ou de drones en étaient quelques exemples.

« Menace énorme »

« Ce qu’a fait Julian Assange relève du journalisme, une activité protégée par le premier amendement de la Constitution des États-Unis qui garantit la liberté de parole, plutôt que de l’espionnage, résume au téléphone le juriste Frédéric Mégret, professeur à l’Université McGill. Il n’a pas révélé des documents pour nuire à un pays et ainsi en favoriser un autre. Il l’a fait pour dénoncer des violations. Et dans les circonstances, l’examen de cette demande d’extradition fait peser une menace énorme sur l’activité journalistique. Le dévoilement de secrets d’État ne peut pas toujours constituer un acte de trahison. »

Samedi, un groupe de juristes internationaux a demandé au Royaume-Uni de ne pas autoriser l’extradition de Julian Assange aux États-Unis. Ils réclament également sa libération immédiate. Selon eux, la Grande-Bretagne contrevient à l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme en participant au mauvais traitement psychologique infligé à M. Assange par son incarcération dans la prison à haute sécurité de Belmarsh, d’où il est sorti pour la première fois depuis avril dernier lundi matin pour assister à l’examen de la demande d’extradition.

En novembre 2019, Nils Melzer, rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, avait dénoncé le caractère « arbitraire, cruel, inhumain et dégradant » de l’incarcération de M. Assange et assuré qu’elle était désormais une menace pour sa vie.

Le groupe de juristes s’inquiète également de cette demande d’extradition inédite qui cible un ressortissant australien qui a pratiqué le journalisme sur le territoire britannique et qui est désormais accusé d’avoir enfreint la loi américaine contre l’espionnage, loi qui ne s’applique qu’aux États-Unis.

« Cette demande présentée par les autorités [américaines] afin d’obtenir l’extradition d’un journaliste australien basé en Grande-Bretagne doit soulever des inquiétudes quant à la volonté exorbitante des États-Unis de voir leur droit appliqué de manière extraterritoriale », écrivent-ils. M. Assange fait face à une peine pouvant atteindre 175 ans de prison aux États-Unis.

« Pas un journaliste classique »

Les procureurs américains ont rejeté une fois de plus lundi l’idée que le geste de M. Assange soit lié à du journalisme, puisqu’il ne relève pas d’un travail d’édition rigoureux. James Lewis a d’ailleurs rappelé au bon souvenir du présent la condamnation exprimée en choeur par plusieurs médias internationaux après la publication de 251 000 câbles diplomatiques par WikiLeaks en 2011, sans sélection ni rédaction, exposant ainsi « des centaines d’individus nommés dans les documents », à des peines de prison et mettant en jeu leur sécurité comme celle de leurs familles, avaient alors résumé The Guardian, le New York Times, El País, Der Spiegel et Le Monde. Ces cinq médias avaient accompagné les premières révélations du site l’année précédente, en le plaçant dans un cadre journalistique. Selon le groupe, 1000 câbles permettaient d’identifier sans l’ombre d’un doute des sources du renseignement ainsi que des lanceurs d’alerte.

« Julian Assange n’est pas un journaliste classique, reconnaît M. Mégret. Il conçoit plus son rôle comme celui d’un lanceur d’alerte. La question ici va être de savoir s’il faut protéger la capacité à rendre publiques des informations d’intérêt public », peu importe qui est à l’origine de ce passage du secret dans la lumière. « Et dans le cas de WikiLeaks, l’intérêt public était évident. »

Lundi, devant le tribunal londonien, John Shipton, père de Julian Assange, a dénoncé la menace d’une « peine de mort » que pourrait représenter cette « extradition politique » pour son fils et mis en garde les journalistes qui pourraient alors par la suite être soumis au même traitement dans un contexte de « malveillance incessante des autorités ».

Avec l'Agence France-Presse