Récit d’un détenu du Hirak

Selon Amnistie internationale, des centaines de personnes se sont retrouvées en prison au cours de l’année 2019 à la suite de manifestations du Hirak. C’est le cas de Hillal Yahiaoui, qui a passé 6 mois derrière les barreaux pour avoir exposé le drapeau berbère lors d’une manifestation en Algérie, le 28 juin 2019. Depuis sa sortie de prison, le 24 décembre dernier, M. Yahiaoui continue de manifester avec son drapeau berbère, comme sur cette photo.
Photo: Sarah Boumedda Le Devoir Selon Amnistie internationale, des centaines de personnes se sont retrouvées en prison au cours de l’année 2019 à la suite de manifestations du Hirak. C’est le cas de Hillal Yahiaoui, qui a passé 6 mois derrière les barreaux pour avoir exposé le drapeau berbère lors d’une manifestation en Algérie, le 28 juin 2019. Depuis sa sortie de prison, le 24 décembre dernier, M. Yahiaoui continue de manifester avec son drapeau berbère, comme sur cette photo.

Le 22 février 2019, Hillal Yahiaoui se trouvait à Chéraga, une banlieue de la capitale algérienne. Après son quart de travail dans un chantier de construction, il a pris la route pour Alger aux alentours de midi. « Quand je suis arrivé à la Grande Poste, je n’arrivais pas à y croire. Je n’avais jamais vu une foule pareille », se souvient-il, un an plus tard.

Cette date marquera les esprits : le 22 février débutait le Hirak, une révolution au sein du pays contre le système corrompu au pouvoir. Depuis, le peuple descend dans la rue de façon hebdomadaire tous les vendredis.

Mais Hillal Yahiaoui se rappelle aussi une autre date, celle du 28 juin 2019 : le jour où il se fait arrêter à Alger avec une dizaine d’autres manifestants pour avoir brandi le drapeau berbère.

En 2019, les prisonniers d’opinion en Algérie se multiplient, dans ce pays où la liberté d’expression souffre depuis longtemps. Des figures de proue du mouvement sont envoyées en prison dès les balbutiements du Hirak. Certains d’entre eux sont toujours derrière les barreaux. Selon Amnesty International, des centaines de manifestants se sont retrouvés en prison au cours de l’année 2019 à la suite de manifestations du Hirak.

Le 19 juin, Ahmed Gaïd Salah, alors chef de l’armée, a décrété qu’aucun symbole autre que celui de « l’emblème national » ne sera toléré dans la rue. « Il a dit ça le 19 juin, et moi, le 21, j’ai pris le drapeau [berbère] et je l’ai brandi devant la Grande Poste », dit M. Yahiaouioriginaire de Béjaïa, en Kabylie. Ce jour-là, les autorités n’ont pas réagi.

Arrestation et prison

Une semaine après, le 28 juin, Hillal Yahiaoui est retourné à Alger avec son drapeau. « J’ai d’abord croisé le regard des policiers ; ils m’ont laissé passer. Mais même pas 30 mètres plus loin, une dizaine d’entre eux se sont jetés sur moi. J’ai tenté de m’enfuir, mais ils étaient trop nombreux, ils m’entouraient. Dix d’entre eux, contre moi, tout seul. »

Ce jour-là, il s’est fait arrêter pour « atteinte à l’unité nationale » et « atteinte au moral des troupes ».

Pourquoi une telle provocation de la part des manifestants, malgré l’avertissement de Gaïd Salah ? Parce que cet avertissement n’est qu’une ruse de division du pouvoir, selon M. Yahiaoui. D’autant plus que la reconnaissance du caractère berbère de la population fait partie des revendications de la rue. « Il faut qu’on donne à ce drapeau une importance, une valeur. Si on ne le fait pas maintenant, quand est-ce qu’on pourra le faire ? »

Les Kabyles d’Algérie sont parmi les Berbères les plus nombreux au pays, et dont l’histoire comporte plusieurs mouvements de révolte. Depuis les années 1980, la Kabylie n’a cessé d’être le foyer de manifestations contre le régime politique algérien. L’avènement du Hirak a ainsi engendré un mouvement de solidarité du reste de la population algérienne envers les Berbères du pays. D’où l’importance, selon M. Yahiaoui, de brandir ce drapeau amazigh aux côtés du drapeau national.

Au moment de son arrestation, le jeune homme a appris qu’il serait détenu de façon provisoire à la prison d’El-Harrach, aux limites d’Alger. « Au début, j’ai ri. Je ne pensais pas qu’ils allaient vraiment m’y emmener, juste pour avoir brandi un drapeau. Je n’aurais jamais cru qu’ils m’y enfermeraient pendant six mois. »

Sa détention provisoire n’a cessé de s’étirer, les procédures étant constamment reportées. Pendant tout ce temps, M. Yahiaoui est resté détenu à El-Harrach. « Mon avocat m’avait dit : “Si l’Algérie était un pays de droit, tu ne passerais même pas une nuit en prison.” Mais moi, je suis resté là 183 jours. »

Le prisonnier n’a pas reçu sa peine confirmée avant le 11 novembre : un an de prison, avec six mois fermes. En décembre 2019, il a bénéficié d’une réduction de peine : on l’a alors condamné à six mois de prison, dont trois mois fermes. Ayant déjà passé près de six mois en détention provisoire, Hillal Yahiaoui a été libéré de la prison d’El-Harrach après avoir purgé sa peine en entier le 24 décembre 2019. Le 30 décembre, il est finalement retourné chez lui, à Béjaïa.

Un combat à mener

Depuis sa sortie, M. Yahiaoui continue de manifester tous les vendredis. Il était à Alger il y a deux semaines. « Je l’ai brandi à nouveau, le drapeau berbère. Devant la Grande Poste. La police m’a vu. Mais cette fois, la foule m’a protégé. Je n’étais plus tout seul. Et si on veut me renvoyer en prison pour ça, eh bien, qu’on le fasse ! » ajoute-t-il en riant.

Ce retour dans la rue n’est pas un acte de bravoure selon lui, mais bien un devoir. « On ne peut pas retourner en arrière, insiste-t-il. On ne s’arrêtera pas. Moi, j’ai trente ans, je n’ai plus d’avenir en Algérie, vous savez. Mais je veux qu’il y ait un avenir ici pour mes enfants. On a tout, ici, pour le construire. »