Une catastrophe prévisible

Un méga-incendie a été maîtrisé en début de semaine mais 150 foyers continuent de dévaster le pays continent.
Photo: Saeed Khan Agence France-Presse Un méga-incendie a été maîtrisé en début de semaine mais 150 foyers continuent de dévaster le pays continent.

Avoir joué les Cassandre ne l’amuse pas du tout. Ce n’est pas de gaîté de coeur que le professeur de l’Université de Melbourne Ross Garnaut reconnaît avoir eu raison en prédisant il y a douze ans, dans un rapport officiel, les catastrophes qui se concrétisent maintenant en Australie.

La projection rationnelle avertissait que, sans action concrète pour lutter contre les changements climatiques, le pays allait connaître une saison des feux de brousse plus étendue, commençant plus tôt, finissant plus tard, avec plus d’intensité dévastatrice. Le Garnaut Climate Change Review(2008-2010)prédisait même que ce grand basculement catastrophique commencerait en 2020.

« Je ne me décris pas comme un prophète de malheur, dit l’économiste, joint en Australie. Je ne suis pas devin. Tout ce que j’ai fait dans mon rapport, c’est relayer ce que les meilleurs scientifiques observaient. »

Le professeur a reçu la commande des études d’impacts du chef de l’opposition du gouvernement central et des États et territoires. Le président de la commission a pris sur lui la responsabilité de commander un chapitre sur les feux de brousse, problème récurrent du pays au printemps et en été.

Le professeur Garnaut a dirigé des compagnies et publié une cinquantaine de livres. Ses recherches portent sur les politiques économiques et les relations internationales.

« Je suis très triste de la tragédie qui se déroule sous nos yeux, dit-il. J’ai des amis dans plusieurs des zones sinistrées, détruites par les feux. Certains des plus beaux sites de notre pays sont détruits, des forêts, des montagnes. L’Australie subit une tragédie qui atteint des proportions gigantesques. »

Il s’avoue aussi attristé de n’avoir pas eu plus d’influence sur les décisions publiques. Pendant deux années, de 2012 à 2014, les politiques adoptées par l’État australien allaient dans le sens de la lutte, par exemple avec une taxe sur le carbone, comme en Colombie-Britannique. Les émissions diminuaient de 8 % par année « sans incidence sur l’économie », dit le professeur. Un nouveau gouvernement, dirigé par le libéral Tony Abbot, a ensuite changé de cap en abolissant la taxe, en « niant les conclusions de la science », dit M. Garnaut.

Je ne me décris pas comme un prophète de malheur. Je ne suis pas devin. Tout ce que j’ai fait dans mon rapport, c’est relayer ce que les meilleurs scientifiques observaient.

Il relie ce changement à deux forces non exclusives. La première est médiatique. L’empire News Corp, de Rupert Murdoch, contrôle la majorité des médias australiens et y défend des lignes éditoriales climatosceptiques. James Murdoch, fils du fondateur, vient lui-même tout juste de dénoncer à son tour cet acharnement négationniste.

L’autre influence vient de l’industrie de l’extraction. L’Australie demeure le plus grand exportateur mondial de charbon et de gaz liquéfié et ses industries « très puissantes » soutiennent financièrement les partis politiques conservateurs.

« C’est une cause majeure de l’orientation de certaines politiques, dit le professeur. Mais l’Australie demeure une démocratie. Quand l’opinion publique se renverse, devient écrasante, elle peut surpasser l’influence de l’argent. J’espère que nous voyons un tel mouvement se dessiner maintenant. »

Désolation

L’oracle universitaire pense que la tragédie en développement ne pourra que « changer le débat ». Les feux sont si intenses que leur fumée a été repérée au Chili. Des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées. Un méga-incendie a été maîtrisé en début de semaine mais 150 foyers continuent de dévaster le pays continent. L’île Kangaroo ressemble maintenant à l’effrayante désolation de la Lune. Elle abritait 46 000 koalas l’an dernier. Il en reste peut-être 9000.

« Je suis désolé qu’il ait fallu en arriver là pour se réveiller. Mais c’est clair que nous arrivons à un point tournant », commente l’Australien.

Dans une chronique du New York Times intitulée « L’Australie nous montre le chemin vers l’enfer », Paul Krugman, autre célèbre économiste, écrivait la semaine dernière que si ces feux ne servent pas d’avertissement à l’humanité, rien ne le fera.

« Paul Krugman est un de mes amis et je respecte son travail, commente l’universitaire de Melbourne. Mes propres positions sont moins dramatiques que les siennes. Je dirais que ces feux constituent l’un des avertissements au monde. »

La voie infernale n’est donc pas toute tracée et inévitable ? « Je ne prédis pas que nous sommes condamnés. Je ne veux pas penser que nous allons droit en enfer. D’autres solutions existent. Nous pouvons encore éviter le pire. Nous ne pouvons pas éviter les mauvais résultats, mais nous pouvons éviter les pires dénouements. Nous ne pouvons pas échapper au purgatoire, mais nous pouvons échapper à l’enfer. »

L’avenir enfumé

Reste à savoir comment. « Des positions et des actions qui semblaient impossibles il y a à peine trois mois deviennent possibles maintenant », résume l’analyste pragmatique qui vient de publier un nouveau livre intitulé Super Power. Australia’s Low-Carbon Opportunity (La Trobe University Press).

Il y développe la thèse selon laquelle son pays serait plus riche s’il réduisait plus rapidement ses émissions. Il montre que les énergies renouvelables peuvent coûter maintenant moins cher à produire et à stocker que l’énergie fossile et rappelle que le grand pays désertique ne manque ni de soleil, ni de vent.

Bref, s’il y a dix ans, la conclusion du rapport Garnaut établissait que l’Australie perdrait davantage en ne changeant pas, la nouvelle approche affirme que le pays sera plus riche et créera plus d’emplois en changeant rapidement vers le modèle d’une économie zéro carbone.

Sera-t-il entendu cette fois ? Des milliers de savants du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) n’arrêtent pas non plus de sonner l’alarme, de donner des avertissements, de jouer les Cassandre.

En terminant, même si jouer les Cassandre ne l’amuse pas, Ross Garnaut accepte de se projeter à nouveau vers le futur pour tenter de voir ce qui se dessine pour les prochaines décennies.

« Ce que je vois pour 2030 ? Malheureusement et très tristement, les feux de brousse vont empirer, non pas chaque année, mais en moyenne. La situation ne va donc pas s’améliorer et ce sera une tragédie supplémentaire. Il nous faut maintenant nous résoudre à mieux gérer ces nouvelles conditions de vie, mais cette gestion sera difficile et pénible. Et si l’Australie participe à la lutte mondiale contre les changements climatiques, j’ai espoir que, dans 20 ans, la situation se sera améliorée. »