Le vol PS752 aurait été abattu par un missile iranien

Un rapport initial d’enquêteurs iraniens dévoilé jeudi affirme que l’équipage du Boeing 737-800 n’a pas utilisé la radio pour lancer un appel à l’aide.
Photo: Agence France-Presse Un rapport initial d’enquêteurs iraniens dévoilé jeudi affirme que l’équipage du Boeing 737-800 n’a pas utilisé la radio pour lancer un appel à l’aide.

La crise en Iran a pris une nouvelle tournure jeudi quand le Canada a emboîté le pas aux États-Unis en concluant que l’écrasement du vol PS752 dans lequel 176 personnes, dont 63 Canadiens, ont péri était attribuable à un missile lancé par l’Iran. L’Iran nie cette information, tandis que le Canada réclame une enquête « complète » et « crédible » afin non seulement d’apaiser les familles des défunts, mais également de déterminer s’il y a lieu de prendre des mesures de représailles.

« Nous avons des renseignements provenant de différentes sources, notamment de nos services de renseignements et ceux de nos alliés. Ces renseignements indiquent que l’avion aurait été abattu par un missile surface-air iranien. Il est possible que cela ait été fait involontairement », a déclaré le premier ministre, Justin Trudeau, en conférence de presse.

L’Iran a qualifié cette conclusion de « rumeur illogique ». « Scientifiquement, il est impossible qu’un missile ait touché l’avion ukrainien », a déclaré Ali Abedzadeh, le chef de l’Organisation iranienne de l’aviation civile. À cela, M. Trudeau a rétorqué qu’il n’aurait pas osé faire de sortie publique à moins d’être convaincu de l’exactitude de ses informations. « Les conclusions préliminaires […] sont suffisamment claires pour que je les partage avec les Canadiens. » Des sources au sein des services de renseignement américains ont été les premières à relater qu’un missile avait abattu l’avion.


Le premier ministre a reconnu qu’il n’était pas encore en mesure de déterminer si le tir de missile avait été accidentel ou intentionnel. En l’absence de cette précision capitale, il n’a pas voulu discuter de la riposte canadienne éventuelle. « Ce sont des conversations qu’on envisagera à mesure qu’on ira de l’avant s’il appert qu’il n’y a pas une enquête complète et crédible. »

M. Trudeau s’est montré prudent quant à la responsabilité qu’endossent les États-Unis dans cette affaire, eux qui ont abattu le général iranien Qassem Soleimani vendredi et instauré le climat extrêmement tendu ayant rendu cet accident — ou cette agression — possible. Mais il a admis que « la preuve suggère que [l’attentat] est la cause probable » de la tragédie. C’est qu’en guise de riposte, l’Iran avait initié à 1 h 30 mercredi matin le bombardement de bases militaires américaines en Irak, bombardement dont la fin a été annoncée à 5 h 32 sur Twitter par le ministre iranien des Affaires étrangères. Or, l’écrasement de l’avion civil est survenu aux alentours de 6 h 15.

L’Iran n’est pas suicidaire

Les experts privilégient d’ailleurs tous la thèse d’un tir de missile accidentel. L’Iran, qui venait de bombarder des bases américaines, craignait peut-être l’arrivée d’un avion militaire ennemi. Un tel incident ne serait pas sans précédent. En 1988, les États-Unis avaient abattu un avion civil iranien au-dessus du golfe Persique, tuant les 290 personnes à bord.

« L’Iran n’est pas un État suicidaire qui veut mener la guerre contre tous », note Jabeur Fathally, professeur de droit international à l’Université d’Ottawa. La preuve étant, dit-il, que les bombardements iraniens en Irak n’ont — probablement délibérément — fait aucune victime. Ce qui a fait que leur riposte a été jugée proportionnée, abonde le professeur Ali Dizboni. « Mais si l’Iran ne parvient pas à prouver, à l’aide d’une enquête transparente, qu’il s’agissait d’un accident, cela viendrait ternir sa victoire médiatique », note ce spécialiste du Collège militaire royal du Canada.

C’est pour cette raison que l’Iran a tout avantage à s’assurer que l’enquête sur l’écrasement soit jugée complète et transparente, insistent les deux professeurs. « Les Iraniens n’ont aucun intérêt à jouer l’opacité, parce que tout comportement d’opacité mènera à une présomption qu’il s’agit d’un acte volontaire », analyse M. Fathally.

L’ancien ambassadeur canadien en Iran, Dennis Horack, fait la même lecture, mais son expérience lui a appris que ce n’est pas nécessairement comme cela qu’agira le régime. Prendre la responsabilité de l’accident et s’excuser « serait la chose logique à faire ». Mais « peut-être les militaires ou les Gardiens de la révolution penseront que s’ils admettent qu’il y a eu erreur, cela signifiera que leurs défenses aériennes sont faibles ou vulnérables ou ne fonctionnent pas correctement. »

Une enquête complète

Il n’est pas encore possible de déterminer dans quelle mesure le Canada pourra participer activement à l’enquête sur les causes de l’écrasement. L’Iran a indiqué qu’il accepterait de partager avec l’Ukraine le contenu des boîtes noires et aurait invité un représentant de Boeing à se joindre à l’enquête. Le Bureau de la sécurité des transports du Canada a confirmé en soirée avoir lui aussi été invité par l’Iran « à se présenter sur le site de l’accident ». « Les familles des victimes, tous les Canadiens veulent des réponses. JE veux des réponses », a commenté Justin Trudeau.

Le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, a confirmé pour sa part qu’une équipe de « réponse rapide » était en voie de déploiement en Iran pour offrir des services consulaires et identifier les victimes et que l’Iran serait en train de leur préparer des visas.

S’il s’avère que le tir de missile était bel et bien accidentel, l’Iran ne risque pas de faire face à des sanctions militaires ou politiques. L’État se verra simplement sommé de dédommager les familles de nombreuses victimes. Quant au gouvernement canadien, ses relations diplomatiques avec l’Iran sont déjà rompues depuis 2012 et Justin Trudeau risque simplement de reporter à nouveau son projet de rapprochement diplomatique avec Téhéran.

M. Trudeau s’est abstenu de reprocher directement aux États-Unis d’avoir envenimé les tensions en Iran, mais pour le professeur Fathally, il ne fait aucun doute que « politiquement, M. Trump et son entourage sont responsables ». Idem pour M. Dizboni, qui juge que « l’action de Donald Trump était tout à fait irresponsable. Il porte certainement une part de responsabilité sur le plan moral et politique. »

Avec Alexis Riopel