Menaces contre les sites patrimoniaux iraniens: Donald Trump isolé

Photo: Hasan Sarbakhshian Associated Press Le site de Qara Kelisa (église noire), situé à 850 kilomètres au nord-est de Téhéran, revêt une importance patrimoniale mondiale selon l’UNESCO. Elle aurait été construite par Judas en l’an 66.

Après ses menaces de bombarder des sites patrimoniaux iraniens si Téhéran ose une riposte, Donald Trump se retrouve de plus en plus isolé. Le Pentagone n’entend pas exaucer ses velléités et les appels à éviter ce « crime de guerre » (en vertu du droit international) fusent de toutes parts.

Au lendemain de l’assassinat en sol irakien du puissant général iranien Qassem Soleimani vendredi, commandé par M. Trump, le président a promis de frapper à son tour si Téhéran s’en prend à des ressortissants ou à des soldats américains en guise de représailles. En tout, 52 cibles sont dans sa ligne de mire, incluant des lieux emblématiques de la civilisation iranienne. Un nombre choisi en référence aux Américains qui ont été faits otages en 1979 à l’ambassade des États-Unis à Téhéran.

Le milliardaire républicain a réitéré ses menaces dimanche, allant jusqu’à contredire son chef de la diplomatie, Mike Pompeo. Celui-ci avait insisté en matinée pour dire qu’en cas de réponse militaire de l’Iran, les États-Unis se défendraient « en respectant le droit international et la Constitution américaine ».

[Les sites patrimoniaux mondiaux] racontent l'histoire de l'humanité. C'est pourquoi les autocrates les ciblent : ils veulent effacer l'histoire.

Lundi, le secrétaire à la Défense, Mark Esper, s’est à son tour inscrit en faux contre M. Trump. Les « lois des conflits armés » proscrivent l’anéantissement délibéré d’un héritage culturel, a-t-il concédé, ajoutant que l’armée américaine écarte toute intervention de la sorte.

L’Iran compte 24 lieux inscrits sur la liste des joyaux de l'UNESCO : la quasi-totalité d’entre eux (22) sont « culturels » — notamment, l’ancienne capitale Persépolis et le vieux bazar de Tabriz — et les deux autres sont « naturels » (le désert de Lout et les forêts hyrcaniennes).

Autant de lieux protégés par des conventions de l'agence onusienne datant de 1954 et de 1972, que les États-Unis et l’Iran ont tous deux signées, a rappelé lundi la directrice générale de l’organisation, Audrey Azoulay. Celle-ci rencontrait dans la journée l’ambassadeur iranien auprès de l’agence onusienne, Ahmad Jalali.

Voyez quels sont les sites iraniens inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO:

Mme Azoulay a aussi rappelé qu’en 2017, le Conseil de sécurité de l’ONU avait adopté une résolution condamnant « les actes de destruction du patrimoine » culturel ou religieux. Et que ces gestes pouvaient constituer un « crime de guerre », exposant donc leurs auteurs à une poursuite en justice. Le gouvernement Trump avait appuyé la résolution.

Dénonciations

Dans la foulée des menaces proférées par le locataire de la Maison-Blanche, des voix se sont rapidement élevées pour les dénoncer. « Vous menacez de commettre des crimes de guerre », s’est insurgé sur Twitter Elizabeth Warren, sénatrice et candidate aux primaires démocrates en vue de la présidentielle de novembre.

Les sites patrimoniaux dans la mire du président « ne sont pas seulement des trésors pour les Iraniens, ils sont des cadeaux pour l’humanité », a réagi de son côté la représentante démocrate Alexandria Ocasio-Cortez. « Ils racontent l’histoire de l’humanité. C’est pourquoi les autocrates les ciblent : ils veulent effacer l’histoire. »

Un avis qui trouve écho chez Christina Cameron, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine bâti, qui n’hésite pas à parler de « nettoyage ethnique ». Elle cite en exemple la guerre en ex-Yougoslavie au tournant des années 1990. « On a détruit les lieux de culte, selon le groupe. C’était une façon d’effacer la mémoire de l’autre. »

Car en dépit des conventions de l’UNESCO de 1954 et de 1972, des sites patrimoniaux continuent d’être la proie d’attaques délibérées. L’histoire récente est truffée de cas de joyaux culturels tombés sous les tirs de mortier, de musées, de bibliothèques et de sites archéologiques incendiés ou pillés, leurs précieux artefacts parfois écoulés ensuite sur le marché noir.

Il suffit de songer aux bouddhas de Bamiyan en Afghanistan, détruits par les talibans en 2001, ou à la bibliothèque de Tombouctou — renfermant de précieux manuscrits —, incendiée en 2013 par des milices salafistes du Sahel. Sans oublier l’assaut du groupe État islamique il y a trois ans contre des monuments de la ville antique de Palmyre, en Syrie — dont le Tétrapyle (sorte de carrefour érigé vers la fin du IIIe siècle) et la façade du théâtre romain.

Aux yeux de Christina Cameron, c’est un phénomène « nouveau » que de voir ainsi des bouts du patrimoine mondial être ciblés de manière aussi « systématique ». Pour en trouver l’explication, celle qui participe au Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987 y va d’une hypothèse : l’intérêt médiatique que cela génère. Ou encore, l’argent — quand les biens pillés peuvent être revendus. Attirer l’attention pourrait être ce qui a motivé Donald Trump, dit-elle.

Les plans d’Hitler

Cela étant, les récents assauts contre les joyaux naturels et culturels de l’humanité ont été l’oeuvre de groupes extrémistes. Le péril vient maintenant d’un chef d’État. La dernière menace de ce genre remonte à 1942, écrivait lundi dans le Art Newspaper Francesco Bandarin, qui a été directeur du Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO de 2000 à 2010. Hitler planifiait alors de réduire à néant des villes historiques du Royaume-Uni, en représailles à des bombardements britanniques en Allemagne.

Mais Trump pourrait-il être tenu responsable de « crimes de guerre » s’il mettait ses menaces à exécution ? Christina Cameron rappelle les procès d’un ancien général serbe et celui d’un djihadiste malien devant un tribunal international. Le premier a pilonné Dubrovnik, le second a démoli la mosquée Djingareyber de Tombouctou. Ils ont reçu des sentences de prison de sept et neuf ans respectivement.

« Dans les deux cas, la destruction du patrimoine mondial a été reconnue comme un acte criminel contre l’humanité. Si M. Trump fait la même chose, pourquoi pas le même traitement ? » s’interroge-t-elle.

Il y a une chance que les menaces du milliardaire républicain restent à l’état de gazouillis, rappelle Francesco Bandarin. Mais « le simple fait que le président des États-Unis puisse faire une telle menace est une source de préoccupation majeure ».

Retour au calme à la Bourse

La hausse des cours pétroliers retenait encore l’attention sur les marchés financiers lundi en cette autre journée de forte tension opposant les États-Unis à l’Iran. La recherche de valeur refuge a également profité à l’or, qui a touché momentanément un sommet de plus de six ans.

Toujours sur la défensive, les marchés boursiers affichaient tout de même un certain retour au calme lundi, après le choc provoqué par la mort du général iranien Qassem Soleimani, tué par les États-Unis dans la nuit de jeudi à vendredi. Les principaux indices de référence à Wall Street ont terminé la séance de lundi avec de légers gains. Ce qui n’a pas empêché les cours pétroliers de poursuivre leur ascension après leur bond de 3 % vendredi, les participants craignant un jeu de représailles susceptibles d’influer sur l’offre et le transport de l’or noir. Le brut de référence, le Brent de la mer du Nord, a pris 31 ¢ US pour s’approcher des 70 $US, à 68,91 $US.

Le mouvement est demeuré plus ressenti du côté de l’or, perçu comme étant une valeur refuge dans un contexte d’instabilité. Le cours du métal jaune a frôlé les 1591 $US l’once, un sommet depuis avril 2013, pour clôturer à 1566,20 $US, en hausse de 17 $ US lundi, et de 40 $US depuis la mort du général.
 

Gérard Bérubé