Des Iraniens de Montréal retiennent leur souffle

Leila Ghaffari, une des organisatrices de la manifestation de dimanche à Montréal, espère un retour au calme.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Leila Ghaffari, une des organisatrices de la manifestation de dimanche à Montréal, espère un retour au calme.

Plusieurs membres de la communauté iranienne de Montréal s’inquiètent de l’escalade des tensions entre l’Iran et les États-Unis, craignant notamment pour leurs familles et amis restés au pays.

« La perspective d’une guerre, c’est une image très effrayante pour la grande majorité d’entre nous », affirme Khosro Shemirani, cofondateur du magazine iranien Hafteh.

Dans son bureau surchargé du boulevard Maisonneuve, tout près de l’Université Concordia, à Montréal, le journaliste raconte qu’il s’est pris la tête dans les mains il y a quelques jours en réalisant que c’était possiblement le début d’une guerre. « J’avais 13 ans quand la guerre entre l’Iran et l’Irak a débuté. Tout sentait la guerre dans mon pays et je le ressentais dans tout mon corps. Nous avions peur […] Et aujourd’hui, quand je parle à ma famille en Iran, ils ont peur à nouveau. Ils sentent la guerre à nouveau. Mais que peuvent-ils faire ? »

 

Selon lui, l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani — l’un des hommes les plus puissants du pays — a redonné du souffle au régime iranien, qui était lourdement critiqué par la population ces derniers mois. « Plusieurs personnes qui étaient opposées au régime aiment le général Soleimani parce qu’ils croient qu’il a sauvé l’Iran de Daech [groupe État islamique]. Maintenant, il semble qu’une grande partie de la population se rejoint pour dénoncer son assassinat. Ça ne sert définitivement pas la cause des Iraniens qui veulent la démocratie en Iran », affirme-t-il.

Retour de manifestation

Dans la salle adjacente du centre communautaire Nowruzland, hommes, femmes et enfants commencent à affluer. Certains arrivent avec des plats de muffins, d’autres avec des chaudrons de soupe et des réchauds. On met des nappes persanes sur les tables pendant que d’autres s’activent dans la petite cuisine en préparation d’une soirée portant sur le lien entre éducation et pauvreté.

L’initiatrice de l’événement, Leila Ghaffari, arrive directement d’une manifestation contre la guerre en Iran, qui a rassemblé environ 200 personnes dimanche matin devant le Consulat des États-Unis, sur la rue Sainte-Catherine. Avec son mari, Amir Naimi, elle était l’une des organisatrices de la manifestation visant à condamner les attaques américaines.

 

« Avec les gestes injustifiés [du gouvernement] Trump, nous avons peur de ce qu’il peut faire, affirme Leila Ghaffari. Il peut agir à l’encontre des lois internationales et ceci aura des conséquences pour nous. Il faut que la communauté internationale dénonce ces gestes et prenne une position claire en faveur de l’élimination des sanctions contre l’Iran et du maintien de la paix. Il faut calmer la situation et agir dans l’intérêt du peuple. Nos familles sont dans l’insécurité, elles ne savent pas ce qui va arriver. »

Comme plusieurs membres de la communauté à qui Le Devoir a parlé dimanche, Mme Ghaffari était outrée par la menace formulée samedi par le président américain d’attaquer 52 sites iraniens, incluant des lieux « importants pour la culture iranienne ». « Avec notre héritage, les sites culturels sont très importants pour nous. C’est quelque chose que nous prenons très au sérieux », affirme-t-elle.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Amir Naimi, un des organisateurs de la manifestation de dimanche, estime que les Iraniens ne partagent pas tous la même opinion politique, mais qu’ils se rassemblent dans leur crainte d’assister à une escalade de la violence.

« Cette menace, c’est une démonstration de l’hypocrisie du gouvernement américain, ajoute son mari, Amir Naimi. Comment peut-on parler de démocratie pour le peuple, dire qu’on veut engager un dialogue avec une nation et les menacer, en même temps, de détruire leur héritage culturel ? »

Citoyen canadien d’origine iranienne et militant politique, Bijan Jalali s’est rendu lui aussi à la manifestation pour la paix. Mais il a vite désenchanté quand il a vu dans la foule des photos du général Soleimani, qu’il considère comme un « boucher ».

« Comment peut-on être pour la paix et présenter des photos de ce gars-là ? » s’indigne-t-il. Il soutient que, malgré les apparences, plusieurs personnes en Iran sont heureuses du fait qu’il ait été assassiné.

« Mais il n’aurait pas fallu qu’on le tue. Cet homme aurait dû être jugé dans un tribunal international. »