Où va l’OTAN?

Par ces déclarations, Emmanuel Macron semble revenir à la position traditionnelle de la France autrefois exprimée par le général de Gaulle.
Photo: Christophe Archambault Agence France-Presse Par ces déclarations, Emmanuel Macron semble revenir à la position traditionnelle de la France autrefois exprimée par le général de Gaulle.

Ainsi donc, l’OTAN serait en état de « mort cérébrale » ! C’est par ces mots-chocs confiés lors d’une entrevue au magazine The Economist que le président Emmanuel Macron a choisi de relancer le débat sur l’avenir de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) qui regroupe 29 États d’Europe et d’Amérique depuis l’adhésion du Monténégro le 5 juin 2017. À trois semaines de la réunion des pays membres à Londres les 3 et 4 décembre, où l’on doit célébrer le 70e anniversaire de l’organisation, la déclaration a eu l’effet d’un véritable pavé dans la mare.

Dans cette entrevue, à la suite de plusieurs intellectuels français comme Jacques Attali, le président français s’interrogeait tout particulièrement sur « les finalités stratégiques de l’OTAN » à un moment où l’un de ses membres, la Turquie, mène une offensive en Syrie et pousse même l’indépendance jusqu’à acheter des batteries de défense aérienne (S400)… à la Russie ! Dans ce contexte, Macron demandait ce qu’il advenait de l’article 5 du traité qui impose une solidarité militaire dès qu’un membre est attaqué. « Si le régime de Bachar al-Assad décide de répliquer à la Turquie, est-ce que nous allons nous engager ? C’est une vraie question », affirmait le président, qui oubliait cependant de préciser que cet article, déclenché une seule fois à la suite des attentats de septembre 2001, était limité au rétablissement de « la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord ».

Une déclaration « intempestive »

Dans le milieu feutré de la diplomatie militaire où chaque mot est minutieusement pesé, l’électrochoc administré par le président n’a pas tardé à susciter des réactions épidermiques. Elles sont d’abord venues de l’Allemagne, qui a aussitôt rabroué celui qui, vu d’Allemagne, semble se prendre pour le ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne. « Je ne pense pas qu’un tel camouflet était nécessaire. […] Le partenariat transatlantique est indispensable pour nous », a tranché Angela Merkel, qui juge ces déclarations rien de moins qu’« intempestives ».

Avec des dépenses militaires d’à peine 1,37 % de son PIB, l’Allemagne, où le pacifisme est toujours un dogme, demeure pourtant le mauvais élève de l’OTAN. Le premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, n’a d’ailleurs pas craint d’utiliser le mot « profiteur » pour désigner la façon dont l’Allemagne se décharge sur ses partenaires des coûts de sa défense. La « crise » que vit l’OTAN prend peut-être des accents différents, mais elle n’est pas nouvelle. Elle a crû tout au long des années Obama alors que les États-Unis n’ont cessé d’appeler les Européens à investir davantage dans leurs capacités de défense. Une fois élu, Donald Trump s’est fait un plaisir de répéter la même chose sur un ton moins poli tout en continuant à accroître un budget militaire qui, même s’il a connu une croissance récente en Europe, a depuis longtemps basculé du côté du Pacifique.

Retour au gaullisme ?

Par ces déclarations, Emmanuel Macron semble revenir à la position traditionnelle de la France autrefois exprimée par le général de Gaulle. Une position avec laquelle avait pourtant rompu son prédécesseur Nicolas Sarkozy en réintégrant le commandement intégré de l’OTAN. En rejetant le diktat américain sur l’Europe, de Gaulle avait jugé inévitable de nouer un dialogue avec l’URSS, comme semble vouloir le faire à son tour Macron avec la Russie. « On ne peut pas refonder l’Europe sans retisser un lien avec la Russie, sans quoi la Russie se rapprochera d’autres puissances », dit-il. Un point de vue assez largement partagé en France, notamment par le directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques, Pascal Boniface, selon qui il serait « vraiment temps de réfléchir à cette autonomie stratégique européenne dont on parle depuis si longtemps ».

Mais le président français a beau prêcher pour une défense européenne, celle-ci reste une énigme. Comme à l’époque de Charles de Gaulle, elle se bute au refus de l’Allemagne malgré quelques rares avancées récentes. Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a eu beau jeu de rappeler à Emmanuel Macron qu’avec la sortie des Britanniques, les 22 membres de l’Union européenne qui sont dans l’OTAN ne pèseraient plus que pour 20 % du budget ! À titre d’exemple, trois des groupes d’intervention déployés dans les Pays baltes seront dirigés par des pays n’appartenant pas à l’Union européenne. De là à penser que l’Europe dominée par l’Allemagne est un continent qui a décidé de sortir de l’histoire, il n’y a qu’un pas que de nombreux analystes n’hésitent pas à franchir.

Le président américain n’a donc pas beaucoup d’efforts à déployer pour diviser encore un peu plus l’Europe. De plus en plus en froid avec l’Allemagne, Macron reste isolé au sein de l’Union européenne. Les anciens pays de l’Est menacés par la Russie ne sont pas près de lâcher l’OTAN pour la France. C’est d’ailleurs là que ces déclarations ont provoqué la plus grande colère. La présidente de l’Estonie, Kersti Kaljulaid, rappelle que les troupes russes massées à la frontière des pays membres de l’OTAN sont comparables à celles des exercices effectués en 2009 simulant une contre-offensive à la suite d’une attaque de l’OTAN. Rappelons que lors de l’adhésion de son pays à l’OTAN, le très francophile ministre polonais des Affaires étrangères, Bronisław Geremek, avait affirmé que c’était « l’événement le plus important survenu en Pologne depuis l’arrivée du christianisme ».

Et la Chine

En réalité, la coopération militaire la plus prometteuse pour la France ne serait-elle pas avec le Royaume-Uni, seule autre puissance nucléaire européenne ? Depuis les accords de Lancaster (2010) signés par Sarkozy, cette coopération s’est resserrée. Malgré le Brexit, Londres n’a cessé de rappeler qu’il souhaitait maintenir ce partenariat privilégié. Le mois dernier, l’exercice Griffin Strike a simulé le déploiement d’une force franco-britannique au large de l’Écosse. Un chercheur comme Jean-Sylvestre Mongrenier, de l’Institut Thomas Moore, s’étonne pourtant que Paris n’ait toujours pas proposé « une forme précise d’association » pour sanctuariser cette coopération.

Pour une organisation en crise, l’OTAN demeure un club à la porte duquel on se bouscule, comme l’illustrent la récente intégration du Monténégro et la demande de la Macédoine du Nord. Malgré les soubresauts que Trump fait subir à l’organisation, le politologue Charles Kupchan estimait dans un article récent de Foreign Affairs qu’« à 70 ans, l’OTAN était dans un état remarquable ». Selon lui les coups de boutoir que lui assène régulièrement Trump — il avait lui-même qualifié l’OTAN d’« obsolète » en 2016 — n’ont fait que la renforcer. Les dépenses militaires des Européens sont enfin en hausse, et sa capacité d’intervention meilleure que jamais. Aussi imprévisible que soit Donald Trump, dit-il, il est peu probable qu’il aille jusqu’à se retirer d’une alliance massivement approuvée par 75 % des Américains et les deux tiers des Européens. Il serait cependant temps que l’OTAN cesse d’admettre de nouveaux membres, dit-il, comme l’Ukraine et la Géorgie, ce qui pourrait permettre de calmer enfin les craintes russes.

À ceux qui estiment que la montée en puissance de la Chine rend l’OTAN obsolète, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Norvège Espen Barth Eide répliquait que « la Chine ne gagne pas en importance que pour les États Unis, mais pour l’Europe aussi. » Au-delà des formules-chocs qu’apprécie Emmanuel Macron, en Europe, la plupart des chefs d’État semblent plutôt ravis de l’OTAN. C’est ce que confirmait la nouvelle présidente de la Commission européenne et ancienne ministre allemande de la Défense, Ursula von der Leyen : « En dépit de tous les remous des dernières semaines, je trouve que l’OTAN s’est montrée remarquable en tant qu’écran protecteur de la liberté. »