Des chiens à la rescousse des steppes de la Mongolie

Baska, un employé du Mongolian Bankhar Dog Project, fait monter les chiots dans le coffre du 4x4 qui les mènera jusqu’en Arkhangai.
Photo: Ariane Labrèche Baska, un employé du Mongolian Bankhar Dog Project, fait monter les chiots dans le coffre du 4x4 qui les mènera jusqu’en Arkhangai.

La Mongolie est un des derniers pays du monde où des populations totalement nomades font paître leurs troupeaux. Le temps presse pourtant pour les bergers mongols, alors que les steppes qu’ils arpentent se transforment en poussière. Heureusement, un héros du passé pourrait peut-être freiner l’avancée du désert : le chien Bankhar, qui promet de sauver non seulement un écosystème, mais un mode de vie millénaire.

Ce grand chien de berger, résistant aux températures extrêmes de la Mongolie, fait bien plus que protéger les moutons : en réduisant les conflits entre humains et prédateurs, il permettra peut-être de rétablir le fragile écosystème des steppes, bouleversé par l’intervention humaine et les changements climatiques.

 

 

C’est en effet une guerre quotidienne aux multiples fronts qui se déroule chaque jour en Mongolie. Épuisés par les pertes de bétail et les nuits blanches, les bergers profitent du jour pour abattre les loups et brûler leurs tanières. La nuit, la meute réplique et le cycle continue.

Attablé dans sa ger, habitation nommée yourte en Occident, le berger Ganbold se remémore ses nuits d’enfer qui semblent maintenant bien loin.

Ganbold dormait à la belle étoile, au milieu de ses moutons et des collines vertes de la province d’Arkhangai, au centre de la Mongolie. Le sommeil léger et la main sur son fusil, il attendait l’ennemi qu’il espérait ne plus voir.

Sa présence au sein du troupeau n’avait pas suffi. Dans le silence de la nuit, une meute de loups s’était lancée sur ses bêtes, décimant son bétail et amenuisant encore le faible revenu qu’il pouvait espérer tirer de ses animaux. Depuis qu’il a reçu un chiot Bankhar, le berger peut dormir dans son propre lit pour la première fois depuis des années.

Photo: Ariane Labrèche Un enfant donne un bol de lait à son nouveau chiot Bankhar, lors de la cérémonie de bienvenue traditionnelle qui accompagne l’arrivée d’un chien dans la famille.

« Les familles qui ont reçu nos chiens ont vu une réduction de 85 à 100 % des pertes d’animaux aux mains des grands prédateurs de la Mongolie, comme les loups et les léopards des neiges », souligne fièrement Bruce Elfström, le fondateur du Mongolian Bankhar Dog Project.

Le mythe, la légende

Bruce Elfström a mis les pieds en Mongolie pour la première fois il y a plus de 15 ans. Le biologiste de formation travaillait sur le tournage d’un film IMAX lorsqu’il a lui-même été témoin de la tragédie des attaques de loups.

« La communauté dans laquelle je résidais a perdu 17 jeunes chevaux en une seule nuit. Je savais que la Mongolie possédait des chiens de berger, mais plus personne ne semblait en avoir. Je trouvais impensable que les gens continuent à tuer des loups alors qu’une solution toute faite semblait déjà exister », se rappelle-t-il.

Le chien Bankhar est natif de la Mongolie et existe depuis des milliers d’années. Lors de ses recherches, Bruce Elfström a découvert que l’occupation soviétique, sous laquelle la Mongolie est devenue un État-satellite entre 1924 et 1990, avait entraîné une perte de savoir immense.

Photo: Ariane Labrèche Batbaataar Tumurbaatar (à droite), le biologiste de terrain du Mongolian Bankhar Dog Project, effectue le suivi avec un chien placé l’année précédente chez le berger Ganbold Sooshii, en Arkhangai.

« Les Soviétiques ont déplacé les populations, forcé des bergers nomades à se sédentariser et à devenir des fermiers, ou bien à vivre dans des villes. Leurs chiens ne peuvent pas vivre dans d’aussi petits espaces et devenaient agressifs. Les soldats russes les ont donc presque tous abattus », raconte le scientifique.

Une rencontre avec un éleveur de Bankhar amateur qui souhaitait préserver ce patrimoine canin a fait jaillir l’étincelle et Bruce Elfström a construit des installations d’élevage en 2013, où des dizaines de chiens aboient maintenant joyeusement au coeur des steppes.

Réduire la taille des troupeaux

Entre ces cages isolées se promène Batbaataar Tumurbaatar, le biologiste de terrain du Mongolian Bankhar Dog Project. C’est lui qui arpente les routes non balisées des provinces éloignées de la Mongolie, en quête de bergers qui pourraient bénéficier de l’aide d’un Bankhar.

Près du 4x4 qui leur permettra d’aller à la rencontre de ces familles nomades se trouve son collègue Soyolbold Sergelen. Tous deux se préparent aux délicates tractations qui accompagneront nécessairement leur visite en Arkhangai.

« En ce moment, nous faisons face à un immense problème : les steppes se désertifient. Une des raisons principales est que les bergers ont de trop gros troupeaux. C’est normal : si on a peur que les loups en mangent la moitié, la meilleure manière de gérer le risque est d’avoir plus d’animaux. On espère qu’en leur donnant un chien, ils verront qu’ils n’auront pas besoin d’avoir autant de bêtes », explique Batbaatar.

« En même temps, on vit maintenant dans un système capitaliste mondialisé. Les bergers ont besoin d’un revenu décent, ce qui leur donne envie d’augmenter la taille de leurs troupeaux. Même s’ils savent que ce n’est pas soutenable à long terme, comment peut-on arriver et leur dire de réduire leurs troupeaux et de faire moins d’argent ? » souligne Soyolbold Sergelen.

Photo: Alexis Boulianne En attendant une solution nationale au problème complexe de la désertification des steppes de Mongolie, chaque chiot Bankhar contribue à la préservation du nomadisme mongol.

Là réside le coeur du problème. La Mongolie ne dispose pas d’une industrie nationale forte afin de traiter les produits de l’élevage, comme la laine et le cuir. La corruption gangrène aussi le système politique mongol, ce qui freine la mise en place de mesures visant à réduire la pression sur les steppes, par exemple une taxe par tête qui inciterait les gros éleveurs à minimiser leur nombre d’animaux.

« Puisque certains des politiciens les plus puissants du pays possèdent d’immenses troupeaux, l’envie de remédier à la situation est d’autant plus faible », souligne Chantsallkham Jamsranjav, responsable du Projet du cachemire durable de la Wildlife Conservation Society, une autre initiative qui tente à sa manière de sauver les steppes.

Une tradition renouvelée

En attendant une solution nationale au problème complexe de la désertification des steppes, chaque chiot Bankhar contribue à la préservation du nomadisme mongol. Traditionnellement,le chien occupait un rôle central au sein de la cellule familiale. Son retour marque aussi celui de pratiques spirituelles et sociales parfois oubliées.

« Le chien est un animal qui a une grande valeur. Quand ils reçoivent un chien, les bergers lui chuchotent son nom à l’oreille afin que les mauvais esprits ne l’entendent pas, explique Bruce Elfström. Le chien donne aussi envie aux éleveurs de retourner à leur mode d’élevage traditionnel, délaissant la moto qui prédomine désormais afin de rembarquer sur leur cheval pour travailler de concert avec leur chien. »

Photo: Ariane Labrèche Les familles qui ont reçu des chiens ont vu une réduction de 85 à 100% des pertes d’animaux aux mains des grands prédateurs de la Mongolie.

Cette volonté de redonner une partie de leur histoire aux Mongols se traduit également par celle, très concrète, d’éventuellement laisser le Mongolian Bankhar Dog Project entre des mains locales.

« Tous les projets de conservation depuis les cent dernières années ont été mis sur pied par des Occidentaux qui partent après un an. Je soutiens vraiment la vision de Bruce selon laquelle les bergers devraient éventuellement élever les chiens eux-mêmes et devenir des leaders actifs dans les efforts de conservation de leur environnement », affirme Soyolbold Sergelen.

Changements climatiques

C’est une volonté qui devra se matérialiser plus tôt que tard, car le spectre des changements climatiques accélère encore plus la dégradation des steppes. Selon un rapport national paru en 2015, 65 % des parcelles étudiées n’étaient plus en condition parfaite, et 7 % de ces parcelles dégradées étaient dans un état de dommage irréversible. Cette proportion est montée à 10 % en 2017.

« Certaines études montrent que la température du sol a augmenté de 2,1 degrés en Mongolie depuis 40 ans, alors que la moyenne mondiale estde 1,6 degré », souligne également Chantsallkham Jamsranjav.

Face à des hivers imprévisibles et à des sécheresses, qui ont mené à la perte de 22 % des troupeaux du pays durant le seul hiver de 2010, les bergers n’ont toutefois pas besoin de se faire convaincre de la réalité des bouleversements du climat.

« Sans le mode de vie nomade, il n’y a pas de Mongolie. Nous vivons ainsi depuis des milliers d’années. Je crois par contre que nous sommes dépendants du climat. Notre survie dépendra de nos actions futures et de la manière dont nous traiterons la nature et l’environnement », affirme Ganbold, le regard perdu vers les steppes où courent désormais ses trois nouveaux chiots Bankhar.