Hurler son ras-le-bol

Il y a en fait autant de mouvements de colère populaires en cette fin de décennies que dans les turbulentes années 1960.
Photo: Philip Fong Agence France-Presse Il y a en fait autant de mouvements de colère populaires en cette fin de décennies que dans les turbulentes années 1960.

Plusieurs petites gouttes d’eau ont fait récemment déborder plusieurs grands vases.

Au Liban, la colère populaire a germé instantanément au milieu du mois autour d’une taxe sur les applications gratuites de téléphonie.

Au Chili, en même temps, il a suffi d’une hausse de 6 ¢ du prix du ticket de métro pour déclencher des manifestations monstres.

À Hong Kong, jeudi, des dizaines de milliers de personnes ont profité de l’Halloween pour manifester masquées en contravention d’un règlement. La fronde dure là depuis cinq mois.

Les exemples semblables de minicauses aux mégaeffets se multiplient partout sur la planète. Il y a eu des mouvements contestataires populaires plus ou moins semblables en Russie, en Serbie, en Ukraine, en Albanie, en Algérie et bien sûr en France, où les gilets jaunes ont lancé leurs premières protestations il y a tout juste un an, d’abord pour s’en prendre à la hausse du prix du diesel.

À tout coup, à l’évidence, de larges portions de la population utilisent un prétexte pour descendre dans la rue, le plus souvent pacifiquement, et crier leurs ras-le-bol devant la vie chère, les inégalités sociales, l’avenir bouché. Oxfam a révélé en début d’année que 26 multimilliardaires possèdent autant que la moitié de la planète.

Il y a en fait autant de mouvements de colère populaires en cette fin de décennies que dans les turbulentes années 1960. Seulement, les chances de succès de cette effervescence sociopolitique, très souvent pacifique, semblent moins assurées qu’à l’époque.

La répression « intelligente »

Une étude éclairante de la professeure Érica Chenoweth, de l’Université Harvard, publiée en 2017 (Trends in Non Violent Resistance and State Response) montre que la manifestation non violente impliquant un millier de personnes et plus est devenue la norme au cours des dernières décennies. Mais si cette mécanique de changement social semblait jusqu’à récemment d’une « efficacité surprenante », selon la spécialiste, la décennie qui achève a vu ses succès « décliner dramatiquement ».

La résistance non violente a pour ainsi dire été inventée pour libérer l’Inde de l’Empire britannique dans les années 1940. Le monde vient de célébrer en octobre le 150e anniversaire de naissance de Gandhi, père de cette stratégie politique.

Les données de Mme Chenoweth établissent qu’entre cette période fondatrice et 2010, la moitié des manifestations suivant ce modèle ont obtenu une part du succès escompté avec une forte poussée du recours au modèle depuis les années 1980, avec la fin de la guerre froide. Le rideau de fer est d’ailleurs en partie tombé quand des millions d’Européens de l’Est ont marché dans les rues.

Faire tomber des régimes, ce n’est pas le seul critère de la réussite. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas la tête du gouvernement qu’on ne parvient pas à lui arracher des concessions et à consolider un rapport social et politique favorable.

L’étude montre aussi que la répression violente n’a stoppé que 15 % des campagnes de revendications, comme à la place Tian’anmen en 1989. De plus, si toutes les formes de protestations, ou presque, déclenchent une réaction plus ou moins coercitive, les États sous pression ont maintenant appris à résister en jouant de diverses tactiques. Les régimes plus ou moins autoritaires savent renforcer la loyauté des élites partisanes (par exemple en brutalisant les « traîtres » pour servir de leçon), stimuler l’adhésion populaire (par exemple en présentant les manifestants comme des agents manipulés par l’étranger), miner les mouvements contestataires (par exemple par la censure ou des campagnes de salissage des réputations des leaders).

La politicologue parle de « smart repression », la répression intelligente utilisant aussi des agents provocateurs, des agents infiltrés ou la surveillance de masse. De sorte que de 2010 à 2016, le taux de succès des manifs a chuté à environ 20 % sous la moyenne. Bref, l’espace civique s’est refermé.

De la « démocrature »

« On observe mondialement une tendance à la criminalisation de l’action collective », commente Ricardo Peñafiel, professeur de sciences politiques de l’UQAM. « C’est malheureusement une tendance forte et elle affecte aussi toutes les démocraties libérales, y compris les plus consolidées. Comme dans la France des gilets jaunes, il y a partout une manière généralisée de discréditer ce type d’action. »

Sa spécialité se concentre sur l’Amérique latine, qui a rejeté le modèle des dictatures militaires à la fin du XXe siècle avant de migrer en partie récemment vers ce que M. Peñafiel appelle la « démocratie autoritaire » (d’autres disent démocrature), capable de réprimer les contestations.

« C’est le modèle d’Erdogan en Turquie, celui de Poutine en Russie et celui de Maduro au Venezuela. On est face à de l’abus de pouvoir, à une trop grande centralisation du pouvoir et souvent à une politique antilibérale ancrée dans des récits révolutionnaires ou nationalistes, avec un seul leader pour guider le peuple. J’applique également ce concept de démocratie autoritaire au Chili, et même au Chili de la présidente Michelle Bachelet. »

Le professeur québécois préfère une perspective qualitative à l’approche quantitative adoptée par sa collègue de Harvard tout en reconnaissant la valeur de ses conclusions. Avec le politologue canadien Martin Breaugh (L’expérience plébéienne. Une histoire discontinue de la liberté politique, PUF), Ricardo Peñafiel suggère de parler de « plèbe » pour comprendre l’explosion de manifestations dans le monde.

« La plèbe est faite des citoyens qui n’ont pas de titre à gouverner. Ils peuvent représenter jusqu’à 99 % des gens. Leur parole ne compte pour rien. Ce sont des locuteurs non autorisés de la scène politique. Leur seule forme d’expression c’est le nombre, la masse, c’est le fait de sortir dans la rue. Et si ce seul espace de manifestation qu’il leur reste est censuré, à ce moment, il n’y a plus de démocratie possible. »

En fait, parfois, à quelque chose malheur est bon. Le professeur québécois n’aime pas trop ce concept d’« efficacité » qui oublie de considérer l’ensemble des retombées des mouvements sociaux.

« En Amérique latine, beaucoup de présidents sont autrefois tombés à la suite de manifestations, rappelle-t-il. Maintenant, Maduro ne tombe pas au Venezuela. Piñera ne tombera peut-être pas au Chili. Il a été d’une brutalité extrême et il s’est excusé. Les équipes de communications ont tiré des leçons. Mais faire tomber des régimes, ce n’est pas le seul critère de la réussite. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas la tête du gouvernement qu’on ne parvient pas à lui arracher des concessions et à consolider un rapport social et politique favorable. »

LIBAN

Taxe sur WhatsApp ou Messenger
Photo: Bilal Hussein Associated Press

L’annonce d’une taxe sur les services de téléphonie mobile gratuite (du genre WhatsApp ou Facebook Messenger) le 18 octobre lance un mouvement de contestation qui finit par paralyser le pays. Banques, écoles et routes sont fermées. La crise s’arrime à des problèmes chroniques qui minent le pays depuis des décennies, notamment d’incessantes coupures d’eau et d’électricité. Les manifestants réclament la démission du gouvernement, de nouvelles élections, une enquête sur la corruption généralisée. Le premier ministre Saad Hariri, héritier d’une famille patricienne, annonce un plan de réforme le 21 octobre puis la démission de son gouvernement mardi. Le spectre d’une reprise de la guerre civile commence à rôder.

CHILI

Trente pesos de plus pour un billet de métro
Photo: Ben Curtis Associated Press

Trente pesos, soit six petits sous. C’est le montant de l’augmentation du billet de métro de Santiago à l’heure de pointe qui déclenche le 18 octobre une crise sociale sans précédent au Chili depuis la fin de la dictature en 1990. Les émeutes font au moins 18 morts et 269 blessés. Les forces de l’ordre encachottent environ 1900 personnes. La hausse du billet de transport est annulée et le gouvernement remanié par le président Sebastián Piñera, mais les concessions n’ont aucun effet sur la colère populaire qui gronde depuis des années contre la paupérisation croissante des masses.

ÉQUATEUR

Fin des subventions à l’essence 
Photo: Martin Bernetti Agence France-Presse

Du 3 au 13 octobre, des dizaines de milliers de personnes répondent à l’appel de grève générale de la Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur (CONAIE) pour protester contre des mesures d’austérités, dont la fin des subventions à l’essence. La capitale Quito s’arrête et les manifestations s’étendent dans tout le pays. Le gouvernement déclenche l’état d’urgence. La répression fait au moins 8 morts et 1340 blessés, Les subventions sur le carburant sont finalement maintenues mais pour le reste, le régime d’austérité déclenché par un plan imposé par le FMI demeure en place.

CATALOGNE

Condamnation de leaders indépendantistes
Photo: Emilio Morenatti Associated Press

Le 14 octobre puis pendant plusieurs jours des centaines de milliers de personnes protestent dans les rues de Barcelone après la condamnation à de lourdes peines (de 9 à 13 ans de prison) de leaders indépendantistes catalans, deux ans après l’échec de la tentative de sécession. Les manifestants réclament l’amnistie des prisonniers et un nouveau référendum d’autodétermination. La répression fait 600 arrestations et 300 blessés en une semaine. Les violences semblent maintenant assez apaisées mais la tentation de radicalité s’amplifie de tous bords dans une situation de blocage, y compris du côté des forces indépendantistes restées non-violentes jusqu’ici.

HONG KONG

Projet de loi sur l’extradition
Photo: Chiang Ying-ying Associated Press

Un projet de loi sur l’extradition des opposants politiques provoque une première manifestation regroupant un million de personnes à Hong Kong le 9 juin. Ils sont deux millions le 16 juin à exiger le retrait du projet de loi et des excuses. Le gouvernement répond en partie aux demandes début juillet mais les protestations prodémocraties continuent. Les troubles sont aussi stimulés par les inégalités sociales profondes dans l’ancienne colonie britannique. Des milliers de manifestants masqués sont descendu dans la rue à l’Halloween pour ainsi protester contre l’interdiction de porter un masque en public. Le même jour, Pékin a promis de « perfectionner un pays, deux systèmes » qui régit l’archipel depuis 1997, sans fournir plus de précision.