Au Liban, la rue fait tomber le gouvernement Hariri

Le premier ministre Saad Hariri a démissionné au 13e jour d’une révolte populaire inédite contre une classe politique accusée d’avoir laissé sombrer le pays.
Photo: Mahmoud Zayyat Agence France-Presse Le premier ministre Saad Hariri a démissionné au 13e jour d’une révolte populaire inédite contre une classe politique accusée d’avoir laissé sombrer le pays.

Le premier ministre libanais, Saad Hariri, a annoncé mardi la démission de son gouvernement, au 13e jour d’une vaste contestation sociale contre la classe dirigeante, accusée d’avoir mené le pays à la crise. Une démission qui ouvre la voie à une ère d’incertitude politique et socio-économique dans le pays.

À Beyrouth, des manifestants ont acclamé l’annonce faite en direct à la télévision par le fils de l’ancien premier ministre Rafic Hariri, qui a déclaré répondre « à la volonté de nombreux Libanais qui sont descendus dans la rue pour réclamer le changement ». Le premier ministre démissionnaire a également appelé « tous les Libanais […] à protéger la paix civile ».

Cynthia Kreichati, Libanaise vivant à Montréal et coorganisatrice d’une manifestation la semaine dernière pour réclamer la démission du gouvernement Hariri, accueille la nouvelle avec « un certain soulagement ». « En même temps, ce soulagement-là ne veut en aucun cas dire que la révolte qui a commencé au Liban est terminée », dit-elle en nuançant son propos et en ajoutant que « c’est une première étape dans la bonne direction ».

Même son de cloche chez Omar Momtaz, arrivé à Montréal il y a trois ans depuis son Liban natal. Il déclare n’être « pas surpris » de la démission du premier ministre. « [M. Hariri] n’avait pas la force de rester face à un soulèvement populaire de cette dimension-là », estime-t-il.

Un mouvement de contestation d’une force inédite avait commencé le 17 octobre au Liban, après que le gouvernement eut annoncé une nouvelle taxe sur les appels passés sur l’application WhatsApp. Malgré l’annulation de la mesure, la révolte n’avait pas cessé et les manifestants réclamaient le départ du gouvernement, jugé corrompu. Le début des manifestations a entraîné la fermeture des banques, des écoles et des universités, et les principales entrées de Beyrouth ont été bloquées par des barrages routiers.

En dépit de l’annonce de réformes le 21 octobre, dont des mesures anticorruption et un budget exempt de nouveaux impôts, cela n’a pas suffi à faire décolérer la foule, qui a continué à scander, même après sa démission, « tous veut dire tous », en référence à l’ensemble de la classe politique.

« Le gouvernement n’a pas été en mesure de répondre aux demandes des manifestants d’offrir une réponse crédible à une crise socio-économique très profonde, mais aussi une crise de confiance entre les citoyens et la classe politique », constate pour sa part Marie-Joëlle Zahar, professeure titulaire de sciences politiques à l’Université de Montréal. Elle estime néanmoins que la démission de M. Hariri est « loin de clarifier les choses et ne fait que les complexifier ». Elle craint également que cela ne pousse les événements « sur une pente potentiellement dangereuse ».

« Aujourd’hui, pour la première fois, nous avons assisté à des heurts dans les rues entre des supporters de forces politiques et les manifestants », illustre-t-elle. Peu avant le discours de M. Hariri, Beyrouth a été le théâtre d’affrontements entre des dizaines d’assaillants, qui ont attaqué les manifestants à coups de bâtons et ont détruit les tentes qu’ils avaient montées.

Un retour du Hezbollah ?

Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui domine le gouvernement avec ses alliés, avait manifesté son opposition à une démission collective. Et selon la presse libanaise, des capitales comme Paris et Washington avaient auparavant prié M. Hariri de rester en poste, justement par peur d’une hausse de l’influence de ce parti pro-iranien.

Selon Mme Zahar, craindre un retour du Hezbollah serait « mal cadrer les choses ». « Ce dont on s’inquiète, ce serait effectivement que le Hezbollah, ou que certains éléments du Hezbollah […] prennent des initiatives malheureuses sur le terrain, ouvrent le feu et brisent ce que le Hezbollah a toujours dit. [Il a promis aux Libanais] qu’il n’utiliserait jamais sa force militaire contre quiconque parmi ses concitoyens », précise-t-elle.

La chercheuse de l’Université de Montréal estime toutefois que, si des capitales occidentales ont demandé à M. Hariri de ne pas démissionner, c’était pour « maintenir un statu quo » et éviter d’éventuelles confrontations. Or, les rues libanaises sont dorénavant remplies de manifestants s’opposant au régime politique actuel. « Parce que ce statu quo est porteur d’une reprise de la politique telle qu’elle l’a toujours été depuis la fin de la guerre : une politique de compromis entre des forces qui se maintiennent au pouvoir et s’enrichissent sur le dos des citoyens libanais », note Mme Zahar. Malgré la fin de la guerre civile il y a 30 ans, des pénuries d’eau et d’électricité frappent toujours la population, dont plus du quart vit sous le seuil de la pauvreté.

Mme Zahar constate également que les manifestants réclament des changements « sans pour autant avoir une idée claire de la manière dont ce changement procéderait ».

« S’il y a une chose qui est sûre, c’est que personne ne sait ce qui va se passer », avance Mme Kreichati. Selon elle, plusieurs scénarios sont possibles, notamment la formation d’un gouvernement transitoire dans le but de préparer des élections anticipées. Elle ajoute que la pression des manifestants pourrait également continuer de monter pour réclamer la réforme du régime politique actuel. « Il y a d’autres voix qui disent aussi que la situation est encore beaucoup plus compliquée. Parce que différents groupes étaient des adversaires politiques […] et aujourd’hui, ils se retrouvent tous dans le même camp, sur le banc des accusés. Et on ne sait pas si d’anciennes tensions vont renaître ou pas », ajoute-t-elle.

En soirée, mardi, le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a déclaré dans un communiqué que Washington appelait à la formation « urgente » d’un nouveau gouvernement. « Les manifestations pacifiques et les démonstrations d’unité nationale des 13 derniers jours [ont] envoyé un message clair », a-t-il ajouté.

Le président libanais, Michel Aoun, a le pouvoir de nommer un nouveau premier ministre pour former le prochain gouvernement, tant qu’il est de confession musulmane sunnite. Toutefois, M. Momtaz doute que cela se produise. « Vu la situation actuelle et les pressions, on peut craindre un blocage dans cette nomination », prédit-il.