Ouragan «Dorian»: les Bahamas victimes de leur image de paradis fiscal

L’île d’Abaco, l’un des coins des Bahamas particulièrement touchés par le chômage et la précarité, a été violemment happé par l’ouragan «Dorian».
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse L’île d’Abaco, l’un des coins des Bahamas particulièrement touchés par le chômage et la précarité, a été violemment happé par l’ouragan «Dorian».

Doublement victimes. Le statut de paradis fiscal et d’îles pour privilégiés des Bahamas, fortement touchées au début du mois par l’ouragan Dorian, semble être un frein à la collecte de dons visant à venir en aide aux sinistrés sur ce territoire des Caraïbes. Dix jours après la catastrophe, l’argent de la compassion arrive en effet timidement dans les coffres de la Croix-Rouge canadienne comparativement à d’autres campagnes menées dans les dernières années pour des cataclysmes similaires. Et l’image du pays dans l’imaginaire collectif n’y serait pas étrangère, résume un spécialiste de l’aide humanitaire.

« En période de crise, les gens envoient de l’argent là où ils perçoivent qu’il y a un besoin, explique à l’autre bout du fil François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire de l’UQAM. Dans le cas des Bahamas, l’image et le profil socio-économique influencent sans doute la campagne de dons, puisque les gens se sentent moins coupables de ne pas donner pour un pays perçu comme riche. »

Il faut lutter contre l’image de paradis fiscal où tout le monde serait riche. Il y a beaucoup de pauvres et la plupart des emplois sont liés au tourisme, donc une partie importante de la population n’a désormais plus de moyens de subsistance.

Régulièrement citées dans les affaires d’évasion fiscale et nourrissant les fantasmes d’hôtels de luxe et d’existence oisive dans l’opulence, les Bahamas peinent à émouvoir, dans le drame. Dans les derniers jours, le fonds consacré à Dorian par la Croix-Rouge canadienne a en effet amassé un peu plus de 1,5 million de dollars, collectés principalement auprès du gouvernement fédéral et des principales banques canadiennes. Au total, c’est bien moins que les 5,4 millions de dollars récoltés en 2017 pour les victimes des ouragans Irma et Maria ayant frappé des îles différentes dans la même région, ou les 4,2 millions de dollars associés à Matthew, qui a semé la désolation sur l’île d’Hispaniola en 2016.

Le séisme qui a frappé Haïti en 2010 avait, pour sa part, permis une collecte massive de 222 millions en dons, tandis que le typhon Haiyan qui a balayé les régions côtières des Philippines en 2013 a quant à lui été à l’origine d’une générosité se chiffrant à 47 millions.

Rayé de la carte

Sur le terrain pourtant, Dorian a laissé près de 70 000 personnes sans abri sur les îles les plus touchées de l’archipel, comme Grand Bahama et Abaco. Cette dernière vit d’ailleurs à longueur d’année loin des clichés et s’avère l’un des coins du pays particulièrement touchés par le chômage et la précarité, révèlent les données gouvernementales. Une communauté haïtienne y vivait d’ailleurs dans un bidonville désormais rayé de la carte.

Au dernier bilan, 50 personnes ont trouvé la mort dans cette catastrophe climatique, principalement sur cette île balayée par des vents de plus de 250 km/h les 1er et 2 septembre dernier. 2500 personnes manquent toujours à l’appel.

« Le don est, à la base, un geste émotif », commente Carl Boisvert, porte-parole de la Croix-Rouge canadienne, tout en soulignant que l’organisme ne « compare jamais un appel de fonds à un autre, car chaque catastrophe est unique ». « De nombreux facteurs influencent la collecte », ajoute-t-il, en citant la proximité des lieux du drame ou les images de détresse exposées par les médias. « Les gens ont tendance à soutenir des opérations auxquelles ils se rattachent personnellement, peut-être pour des raisons familiales. » Le Canada est un allier proche des Bahamas. Après les Américains, les Canadiens représentaient en effet en 2018 le deuxième groupe d’étrangers qui visitent le plus l’archipel, d’après les statistiques du gouvernement bahamien.

Autre facteur : la perception de richesse qui trouble « les perspectives de solidarité internationale », ajoute M. Audet. Il cite en exemple l’ouragan Sandy, qui a frappé la côte est américaine en 2012 et la région de New York sans avoir récolté énormément de dons. Dans son rapport annuel de l’époque, la Croix-Rouge reste d’ailleurs plutôt circonspecte sur sa campagne tout comme sur la valeur du fonds créé et publicisé après le drame. Sept ans plus tard, elle évoque une somme de 220 000 $.

La faiblesse des dons pour les Bahamas n’est pas perceptible uniquement au Canada. En France, le Secours populaire a lancé un appel à la solidarité au début de la semaine en constatant le manque d’entrain des donateurs. « Il faut lutter contre l’image de paradis fiscal où tout le monde serait riche, a indiqué Christian Lampin, secrétaire général de l’organisme, arrivé aux Bahamas. Il y a beaucoup de pauvres et la plupart des emplois sont liés au tourisme, donc une partie importante de la population n’a désormais plus de moyens de subsistance. »

La Croix-Rouge canadienne dit avoir envoyé du matériel d’urgence sur place pour participer aux nombreux projets d’aide et d’assistance des populations locales après le passage de l’ouragan.