«Les mêmes arguments populistes repris partout»

La jeune militante suédoise Greta Thunberg
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse La jeune militante suédoise Greta Thunberg

Depuis l’annonce de la venue de la jeune militante suédoise Greta Thunberg à Paris mardi, les attaques à son encontre se sont multipliées sur les réseaux sociaux français. Cécile Guerin, chercheuse à l’Institute for Strategic Dialogue, détaille comment elles suivent en France la même rhétorique qu’en Allemagne et au Royaume-Uni.

Avez-vous observé un regain d’activité sur les réseaux sociaux au sujet de Greta Thunberg depuis la mi-juillet ?

Deux forts pics d’activité sont très visibles : d’abord autour du 14 juillet, au moment de l’annonce de sa venue à Paris et de l’interview publiée dans Libération, et un second depuis dimanche, qui se poursuit. Ce regain a été plus marqué dans la fachosphère. Deux comptes Twitter ont été particulièrement actifs : @toutelesrumeurs, un compte anti-islam qui retweete les publications de la fachosphère, et @HeelLeClech, un autre compte anti-immigration très présent dans la sphère Twitter de l’extrême droite française.

Quelles sont les attaques les plus courantes ?

Depuis dimanche, on observe une multiplication de l’utilisation des termes « religion du climat » et « climato-hystérie », expressions le plus souvent utilisées pour décrédibiliser le discours environnementaliste. Alors qu’en Allemagne les attaques sur la maladie de la jeune fille, atteinte du syndrome d’Asperger, ont été nombreuses, en France le discours a plutôt pris sur l’idée que la lutte contre le dérèglement du climat serait une religion dont la Suédoise serait « la prêtresse ».

Ces discours sont-ils cantonnés aux réseaux d’extrême droite ?

Plus maintenant. En 72 heures, il est flagrant de voir comment ces discours sont passés de la sphère de l’extrême droite à celle plus mainstream. Par exemple, Florian Philippot a publié trois posts anti-Greta Thunberg sur sa page Facebook au cours des dernières 24 heures, dont un qui parle de « sermon » ou qui l’appelle « sainte Greta Thunberg ». Les trois posts ont généré deux fois plus d’engagement que les posts habituels de la page. Des députés du Rassemblement national et [du parti] Les Républicains ont aussi repris ce type de propos, en appelant à un boycottage de l’intervention à l’Assemblée nationale. Guillaume Larrivé [candidat à la présidence des Républicains et député de l’Yonne, NDLR] a décrit Thunberg comme une « gourou apocalyptique ». Cette rhétorique fonctionne.

S’agit-il de stratégies concertées ?

On ne peut pas parler de stratégies coordonnées à l’échelle européenne. Nous observons plutôt une porosité des arguments utilisés au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Allemagne. Par exemple, les attaques sur l’âge de la Suédoise ont été très fréquentes au sein du Brexit Party. Des communications officielles du parti décrivent la Suédoise comme une « écomorveuse ». En France, on a pu voir le magazine ultraconservateur Valeurs actuelles se féliciter que le député LR Julien Aubert ait traité la jeune femme de « prophétesse en culottes courtes ». Florian Philippot l’a aussi décrite comme une « mini-gourou ». En Belgique, le Parti populaire a également utilisé le terme prêtresse dans des posts Facebook. Les mêmes arguments sont repris quasiment mot pour mot dans toute l’Europe par les partis de droite populiste.

Souvent, les attaques sont dirigées contre Greta Thunberg, et non contre la défense de l’environnement…
 

Le discours climatosceptique ne prend plus en Europe, et surtout en France. Critiquer la jeune fille, devenue une figure mondiale, permet à certains partis au programme environnemental ambigu d’occuper un terrain politique.Depuis les élections européennes de mai, où les écologistes ont réalisé de bons scores en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, certains politiques de droite et du centre essayent de décrédibiliser ces partis qui ont séduit une partie de la population. Ils ne peuvent pas tenir de discours anti-environnement, car les sondages montrent que c’est une préoccupation importante et grandissante en Europe de l’Ouest. S’en prendre à Greta Thunberg, une adolescente, est une stratégie plus facile et plus adaptée au fonctionnement des réseaux sociaux.

Les attaques sont-elles d’une ampleur comparable à l’engouement que suscite la jeune femme ?

Il apparaît clairement, notamment sur Twitter, une scission entre les soutiens et les détracteurs des actions de Greta Thunberg. Parmi les comptes les plus actifs, trois sont alimentés par des militants environnementalistes qui soutiennent les actions de la jeune militante et deux qui critiquent la Suédoise peuvent clairement être placés à l’extrême droite. Il ne faut pas surestimer l’ampleur des messages négatifs. Ils restent minoritaires, mais sont dommageables, surtout quand ils proviennent de partis mainstream.