En Biélorussie, les «start-up» chouchoutées par le régime de Loukachenko

Chez Imaguru, «co-travail», «innovation» et «entrepreneuriat» constituent le mantra des disciples.
Photo: Patrice Senécal Le Devoir Chez Imaguru, «co-travail», «innovation» et «entrepreneuriat» constituent le mantra des disciples.

Dans ce pays où l’économie planifiée dépend fortement de l’agriculture et des subsides de Moscou, les nouvelles technologies ont le vent en poupe depuis quelques années. Une industrie largement soutenue par le régime autoritaire d’Alexandre Loukachenko.

L’anachronisme ne pourrait être plus frappant. En franchissant les portes de l’édifice typiquement soviétique, un Mark Zuckerberg cartonné se poste là, dans le hall du centre Imaguru. Ici, « co-travail », « innovation » et « entrepreneuriat » constituent le mantra des disciples.

À l’étage du haut où l’on retrouve fauteuils et table de ping-pong, un message de circonstance se détache du mur repeint : « Le futur, c’est maintenant ».

Bienvenue dans l’univers start-up biélorusse, où près de 1500 entités sont hébergées dans ce centre. Née en 2013, l’entreprise incubatrice est le refuge des aspirants « Steve Jobs » d’Europe de l’Est. « Ce qui est important chez nous, c’est la communauté », se réjouit Anastasiya Markvarde, responsable des communications d’Imaguru.

 
Photo: Patrice Senécal Le Devoir Dans un édifice typiquement soviétique, l’entreprise Imaguru offre des locaux à la décoration branchée aux jeunes entrepreneurs.

« Nous voulons permettre à nos membres d’échanger expériences et connaissances, leur offrir soutien et encadrement, explique la jeune branchée. Il y a un attrait grandissant à notre égard : nous avons plus de 10 000 visites sur notre site Internet par mois et les ambassades se montrent très intéressées. Des experts tiennent souvent des conférences pour initier les néophytes. Nous organisons parfois jusqu’à huit événements par jour ! »

Et ça marche. Anastasiya nous pointe un babillard où sont affichés des portraits d’entrepreneurs. « Vous voyez là, c’est Peter Vesterbacka, le fondateur du jeu Angry Birds ! Il était l’un de nos conférenciers l’an dernier, c’est une fierté pour nous d’avoir pu l’accueillir. »

Internet, une « poubelle » ?

Imaguru n’est pas un cas d’espèce en Biélorussie. C’est qu’au cours des dernières années, Minsk s’est transformée en berceau de la technologie de pointe et des start-up. Le scénario semble improbable dans ce pays où 70 % des entreprises appartiennent à l’État, principalement centrées sur l’agriculture et le secteur manufacturier.

Et pourtant, c’est dans cette « dernière dictature d’Europe » qu’ont grandi des entreprises connues du monde entier. À commencer par la célèbre application de messagerie Viber, le fournisseur de conseils informatiques et d’ingénierie logicielle EPAM, ou encore Masquerade, ce logiciel utilisé par Messenger et qui sert à envoyer des égoportraits rigolos à son réseau d’amis.

Photo: Patrice Senécal Le Devoir

Sans oublier le jeu vidéo guerrier, World of Tanks, mis au point en Biélorussie, qui compte pas moins de 120 millions d’adeptes. Le petit Nikolaï, 14 ans, en est un régulier — et ce n’est pas n’importe qui. Son père, Alexandre Loukachenko, dirige le pays d’une main de fer depuis 1994.

Le président autoritaire brandit aujourd’hui le secteur des nouvelles technologies comme une fierté nationale. Un penchant sincère, alors qu’il s’était emporté, en 2011, fustigeant « cette poubelle nommée Internet » ? Ou un pilier stratégique, lui permettant de diversifier les sources de revenus du pays, vu que le pays est encore financièrement dépendant de Moscou ?

Toujours est-il que les moyens visant à un eldorado pour des start-up ne manquent pas. Parlez-en à Kirill Zalessky, directeur de la coopération internationale du High-Tech Park, situé en plein coeur de Minsk.

« Les dirigeants ont compris que nous devions créer ici un environnement propice aux technologies de pointe afin que les employés obtiennent un travail décent », explique-t-il derrière sa cravate, faisant l’éloge des graphiques affichés sur grand écran devant lui.

Sous la houlette du président depuis le décret l’ayant inauguré en 2005, ce parc technologique jouit d’un régime juridique particulier pour quiconque y adhère, étranger ou pas. Pas de taxe à payer, donc — et ce jusqu’en 2049 —, pour les actuels 47 500 ingénieurs issus de 563 compagnies différentes enregistrées au High-Tech Park  du pays. Et depuis décembre 2017, on y a légalisé les cryptomonnaies, en plus de faire place à 36 autres domaines d’activités (intelligence artificielle, biotechnologies et ainsi de suite).

C’est Loukachenko lui-même qui nomme le directeur du parc. Un détail hiérarchique qui ne semble pas déranger Kirill Zalessky.

« Le fait que nous soyons proches du président, c’est un gage de stabilité, argumente-t-il. Le recrutement de professionnels étrangers se fait très facilement. Et nous voyons maintenant les professionnels d’ici qui ne veulent plus partir. Même ceux qui nous ont quittés reviennent ! »

À l’écouter, la Biélorussie serait en train de devenir la prochaine Silicon Valley de l’Europe de l’Est.

Et pour cause. Dans l’immeuble entièrement aménagé pour accueillir poufs, écrans tactiles et grands espaces de co-travail, le nombre de participants a bondi ces deux dernières années. Plus de 20 000 ingénieurs qualifiés s’y seraient enregistrés depuis 2017. « Ils ont tout pour combler leurs besoins, vante-t-il. On vit mieux ici en tant que développeur qu’à Paris ! »

Il faut dire qu’avec un salaire allant jusqu’à 2000 $US par mois — le quadruple de ce que touchent les Biélorusses moyens —, ce n’est pas la misère.

Un terreau fertile

15 000 : c’est le nombre d’étudiants biélorusses qui, chaque année, reçoivent un diplôme connexe à des programmes de technologie ou de mathématiques. « Il y a une demande incroyable pour ce secteur », s’emballe Leonid Lozner, physicien de formation.

En plus d’attirer de plus en plus de programmeurs russes et de partout dans la région, la Biélorussie est une championne dans les exportations de logiciels et de services informatiques dans le monde. À ce chapitre, avec des ventes moyennes avoisinant les 168 $US par habitant, le pays s’illustre loin devant les États-Unis (73 $) ou la Corée du sud (50 $).

Ce phénomène start-up, Leonid Lozner est bien placé pour en parler : cet entrepreneur de la première heure est à l’origine d’EPAM, entreprise cofondée en 1993 avec son confrère Arkadiy Dobkin, devenu p.-d.g.

 
Photo: Sergei Grits Associated Press Capitale de la Biélorussie, Minsk s’est transformée au cours des dernières années en berceau de la technologie de pointe et des «start-up».

Lors de la dissolution de l’URSS, « au Bélarus, il n’y avait ni marché intérieur structuré ni ressources naturelles profitables, explique-t-il.  À l’époque, nous nous sommes retrouvés avec un nombre important de personnes éduquées devant rester au pays, sans possibilité réelle de s’installer à l’étranger. »

De quoi constituer un véritable terreau fertile pour l’industrie numérique.

Or, dans un pays où ont été muselés société civile, opposition politique et médias, ce secteur reste le dernier bastion des jeunes ambitieux en quête de débouchés.

« Si vous n’êtes pas trop engagé politiquement, ce qui est le cas de 95 % des ingénieurs ici, alors on ne vous embête pas », explique Leonid.

Anastasiya, du centre Imaguru, a sa propre hypothèse : « On ne touche pas à ce domaine, puisque c’est difficile à contrôler en quelque sorte, croit-elle. Il n’y a pas de frontières physiques. Et pour être honnête, je ne crois pas qu’ils comprennent grand-chose à ce que l’on fait. »