L’Iran toujours loin de la bombe nucléaire

Le président iranien, Hassan Rouhani (à gauche), et Ali Akbar Salehi, directeur de l’Organisation de l’énergie atomique d’Iran, visitaient la seule centrale nucléaire du pays en 2015. L’Iran dit avoir besoin d’enrichir l’uranium à 5% afin d’alimenter sa centrale électrique.
Photo: Mohammad Berno Bureau de la présidence iranienne / Associated Press Le président iranien, Hassan Rouhani (à gauche), et Ali Akbar Salehi, directeur de l’Organisation de l’énergie atomique d’Iran, visitaient la seule centrale nucléaire du pays en 2015. L’Iran dit avoir besoin d’enrichir l’uranium à 5% afin d’alimenter sa centrale électrique.

L’Iran a une fois de plus enfreint l’accord sur le nucléaire de 2015. À couteaux tirés avec les États-Unis, le pays produit depuis lundi de l’uranium enrichi à au moins 4,5 %, outrepassant la limite de 3,67 % fixée par l’accord. Est-ce là un premier pas franchi par la République islamique vers le développement d’un arsenal atomique ?

Ce nouveau « degré de pureté » a été confirmé dans la journée par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Si ce niveau reste loin des 90 % nécessaires à la fabrication potentielle d’une bombe nucléaire, l’annonce a fait réagir sur la scène internationale.

« Je persiste à croire que les dirigeants iraniens ne veulent pas se porter acquéreurs de la bombe nucléaire, à moins qu’ils soient poussés dans leurs derniers retranchements », analyse Philippe Fournier, chargé de projets au Centre d’études et de recherches internationales (CERIUM) de l’Université de Montréal. « Ce n’est pas favorable à leur sécurité dans la région. »

D’après le conseiller du guide suprême iranien, Ali Akbar Vélayati, les besoins du pays pour ses « activités [nucléaires] pacifiques », soit l’alimentation en combustible de sa centrale électrique atomique, correspondent à de l’uranium enrichi à 5 %.

Ce geste de l’Iran demeure toutefois « inquiétant », reprend M. Fournier, puisqu’il ouvre la porte à des dérapages entre les États-Unis et Téhéran.« Mais est-ce qu’on est plus près aujourd’hui d’une guerre nucléaire ou même d’une guerre dans le golfe Persique ? La réponse est non. »

Je persiste à croire que les dirigeants iraniens ne veulent pas se porter acquéreurs de la bombe nucléaire, à moins qu’ils soient poussés dans leurs derniers retranchements

 

Vahid Yücesoy, également chercheur au CERIUM, partage la lecture brossée par son collègue. « Une hausse de 3,67 à 4,5 %, ce n’est pas significatif. Il s’agit plutôt d’un avertissement que lance l’Iran à l’Europe et aux États-Unis », estime le spécialiste de l’économie politique du Moyen-Orient.

Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères a d’ailleurs mis en garde lundi le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne — signataires de l’accord avec les États-Unis, la Russie et la Chine. Si ces pays « devaient se comporter de manière […] inattendue, alors nous sauterions toutes les étapes suivantes [du plan de réduction des engagements annoncé en mai] et nous mettrions en oeuvre la dernière », a-t-il déclaré, sans préciser la nature de cette ultime étape.

Téhéran a donné dimanche 60 jours aux partenaires de l’accord pour répondre à ses demandes, sous peine de voir l’Iran s’affranchir d’autres engagements prévus par le texte de 2015.

Position délicate

De son côté, l’Union européenne (UE) a exhorté l’Iran à cesser « ses activités qui sont contraires aux engagements pris dans le cadre » de l’accord conclu à Vienne. La France a pour sa part annoncé qu’elle dépêchait mardi et mercredi son conseiller diplomatique à Téhéran pour oeuvrer à une « désescalade ».

Le président français, Emmanuel Macron, s’est aussi entretenu au téléphone avec son homologue américain, Donald Trump. Les deux hommes « ont discuté des efforts en cours pour s’assurer que l’Iran ne se dote pas de l’arme nucléaire et pour mettre fin au comportement déstabilisateur de l’Iran au Moyen-Orient », selon la Maison-Blanche.

En signant l’accord en juillet 2015, l’Iran s’est engagé à ne pas acquérir la bombe atomique en plus de sabrer son programme nucléaire, en échange de la levée de sanctions internationales asphyxiant son économie. Les États-Unis ont toutefois annoncé en mai 2018 leur retrait unilatéral de l’entente et le rétablissement de sanctions économiques contre Téhéran.

Pour conclure un « nouvel accord » dans la foulée, Washington réclamait, notamment, que l’Iran interrompe ses programmes balistiques et ses implications militaires en Syrie, en Irak et au Yémen. Une stratégie de « pression maximale » toujours poursuivie par le gouvernement Trump, qui a ces derniers mois renforcé les sanctions économiques contre l’Iran.

« Les demandes américaines sont irrecevables. Ils en demandent tout simplement trop », juge Philippe Fournier, pour qui la crise diplomatique actuelle a été créée de toutes pièces par les États-Unis. Selon lui, les récents gestes de la République islamique sont une façon de « forcer » les signataires européens de l’accord à l’épauler face à l’intransigeance américaine.

Or, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne se trouvent dans une position délicate. Le retour des sanctions américaines a forcé des entreprises européennes à cesser leurs activités en Iran, sous peine de compromettre leurs relations d’affaires avec les États-Unis. « Les trois pays européens sont coincés entre les sanctions américaines, qu’ils doivent eux-mêmes entériner sous peine d’interrompre des relations commerciales très importantes, et ils veulent en même temps préserver l’accord sur le nucléaire de 2015 », résume M. Fournier.

Vahid Yücesoy rappelle pour sa part que les signataires européens ont travaillé en « étroite collaboration » avec l’Iran depuis le retrait américain de l’entente. Il donne en exemple le mécanisme de troc mis sur pied par Paris, Londres et Berlin en janvier dernier afin de permettre aux entreprises de l’UE de continuer de commercer avec l’Iran. Or, ce système n’a permis aucune transaction à ce jour.

Craintes d’un soulèvement

« Il y a beaucoup de grogne et de déception de la part des dirigeants iraniens, relève en fin de compte Vahid Yücesoy. Ils considèrent que l’Europe est incapable de tenir tête aux États-Unis. »

Et plus que jamais, pour Téhéran, il y a urgence d’agir alors que l’économie du pays bat de l’aile, étouffée par les sanctions américaines visant ses secteurs financier, pétrolier et métallurgique. « L’Iran ne peut pas endurer cette situation très longtemps », observe M. Yücesoy, notant au passage que le pays, largement dépendant des rentes pétrolières, a vu ses exportations d’or noir chuter dans la dernière année.

« Le résultat des sanctions américaines sur la population est atroce. Pour les dirigeants, il y a toujours cette peur d’un soulèvement au sein du pays alors que la colère d’une partie de la population est palpable. »

Une réunion extraordinaire de l’Agence internationale de l’énergie atomique doit se tenir le 10 juillet à la demande des États-Unis pour faire le point sur les dérogations à l’accord nucléaire de 2015 annoncées par l’Iran.

Avec l'Agence France-Presse