Macron fait la leçon à l’Amérique

Emmanuel Macron et Donald Trump ont évoqué chacun à leur manière la mémoire de cette journée décisive où se joua le sort de l’Europe.
Photo: Ian Langsdon Pool / Agence France-Presse Emmanuel Macron et Donald Trump ont évoqué chacun à leur manière la mémoire de cette journée décisive où se joua le sort de l’Europe.

En ce jour anniversaire du 75e anniversaire du débarquement de Normandie, la politique n’a pas tout à fait cédé ses droits à l’hommage ému rendu par les chefs d’État et de gouvernement aux libérateurs de la France. Devant les derniers survivants de la bataille de Normandie qui posèrent le pied sur la plage d’Omaha à l’aube du 6 juin 1944, Emmanuel Macron et Donald Trump ont évoqué chacun à leur manière la mémoire de cette journée décisive où se joua le sort de l’Europe.

L’espace d’un instant, les deux hommes qui s’affrontent sur l’Iran, le Brexit, les accords de Paris et les stratégies commerciales ont mis de côté leurs différends pour célébrer le courage et la détermination de ces deux millions de combattants qui allaient déferler sur la France. « La France n’oubliera pas tous ceux à qui elle doit de vivre libre », a déclaré le président français avant de décorer de la Légion d’honneur cinq des derniers survivants. « Nous savons ce que nous vous devons », a-t-il lancé en anglais aux vétérans.

L’Amérique n’est jamais aussi grande que lorsqu’elle se bat pour la liberté des autres [et qu’elle] est fidèle aux valeurs de ses pères fondateurs

Dans un discours senti, Donald Trump a rendu hommage à ces combattants, saluant au passage ces familles françaises qui viennent depuis fleurir les 9388 tombes américaines du cimetière de Colleville-sur-Mer. Affirmant que l’Amérique n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui, Donald Trump a salué « une force qu’aucune arme ne saurait détruire : le patriotisme fier d’un peuple souverain ».

La politique a vite repris ses droits lorsque le président français a critiqué à mots couverts le peu d’intérêt que manifeste le président américain pour le multilatéralisme. « Nous ne devons jamais cesser de faire vivre l’alliance des peuples libres », a dit Emmanuel Macron avant de citer en exemple les Nations unies, l’OTAN et l’Union européenne. « L’Amérique n’est jamais aussi grande que lorsqu’elle se bat pour la liberté des autres » et qu’elle « est fidèle aux valeurs de ses pères fondateurs », a-t-il conclu.

 

Trudeau à Courseulles-sur-Mer

Après avoir donné l’accolade et serré les mains de quelques-uns des 500 vétérans, souvent centenaires, qui participaient aux célébrations, les deux hommes se sont entretenus lors d’un dîner à la préfecture de Caen. Malgré les frictions évidentes depuis quelques mois, Donald Trump a tenu à souligner : « Nous faisons beaucoup de choses, et de bonnes choses, ensemble. »

Pendant ce temps, à 30 kilomètres de là, à Courseulles-sur-Mer, où sont tombés 359 Canadiens, Justin Trudeau présidait aux commémorations canadiennes en présence du premier ministre Édouard Philippe et de 38 vétérans canadiens. Le premier ministre a notamment évoqué la mémoire de Jean Trempe, un Montréalais de 19 ans qui « a vu le meilleur et le pire de l’être humain », a-t-il déclaré.

« Soixante-quinze ans plus tard, nous nous souvenons de l’ampleur de leur sacrifice, a-t-il ajouté. […] Nous les remercions de nous avoir légué un monde meilleur que celui dans lequel ils ont vécu. […] Grâce à eux, grâce aux sacrifices qu’ils ont su faire il y a maintenant 75 ans, notre monde est plus sûr, plus connecté et plus pacifique qu’il ne l’était à l’époque. » L’auteur-compositeur Luc De Larochellière a interprété une chanson.

 

L’absence de la Russie

La presse française n’a pas manqué de souligner l’absence de la Russie, qui a pourtant payé le plus lourd tribut humain dans cette guerre, dont elle fut aussi la première à inverser le cours. Ni Emmanuel Macron ni Donald Trump n’y ont fait allusion dans leur discours. Jeudi, le président Vladimir Poutine n’a cependant pas manqué de se rappeler à leur mémoire. Interrogé sur cette absence, il a ironisé. « Pourquoi devraient-ils toujours m’inviter partout ? Je suis quoi, un général d’opérette ? J’ai assez de choses à faire ici », a-t-il déclaré.

Les Russes n’avaient pas non plus été invités à Portsmouth la veille pour le coup d’envoi des commémorations, où était pourtant présente la chancelière allemande, Angela Merkel. Cette absence tranche avec la présence de Vladimir Poutine aux célébrations du 70e anniversaire, il y a cinq ans à peine. À l’Élysée, on invoquait le fait que la cérémonie de clôture était présidée par le premier ministre Édouard Philippe plutôt que par le président.

La veille, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe, Maria Zakharova, avait ouvertement dénoncé une « réécriture catastrophique de l’Histoire » donnant le premier rôle aux États-Unis dans la victoire contre le nazisme. « L’apport des Alliés dans la victoire sur le Troisième Reich est clair. Mais il ne faut pas l’exagérer et minorer par là même la signification des efforts titanesques de l’Union soviétique, sans laquelle cette victoire n’existerait tout simplement pas », a déclaré la porte-parole.

« On ne saurait oublier que la déroute du Reich a eu lieu sur le front de l’Est, là où la soldatesque d’Hitler s’est cassé les dents, avant de devoir battre en retraite », rappelle l’éditorialiste de l’hebdomadaire Marianne. On estime que près de 27 millions de Russes ont perdu la vie dans cette guerre, contre 400 000 Américains. Les historiens considèrent aussi que si le débarquement a eu un impact majeur, c’est la victoire de Stalingrad, intervenue quatre mois plus tôt, qui a véritablement inversé le cours des choses.

En mai 1945, 57 % des Français pensaient d’ailleurs que Moscou avait été le premier contributeur à l’effort de guerre. Selon l’AFP, en 2004, ils n’étaient plus que 20 % à penser la même chose. Est-ce un hasard du calendrier si, pendant ces cérémonies, Vladimir Poutine recevait à Moscou le président chinois, Xi Jinping ?