La place Tian’anmen, 30 ans plus tard

Le photographe Jeff Widener a produit le plus célèbre cliché de cette scène survenue le 5 juin 1989.
Photo: Jeff Widener Associated Press Le photographe Jeff Widener a produit le plus célèbre cliché de cette scène survenue le 5 juin 1989.

Dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, le pouvoir chinois décide que la contestation menée contre lui a assez duré. Des étudiants, des intellectuels et des ouvriers qui s’élèvent contre lui, il n’entend faire qu’une bouchée. L’armée est envoyée. Bilan officiel de l’opération : 241 morts. Des chiffres loin de la réalité, répètent des observateurs. En 2017, l’ambassadeur britannique de l’époque avancera le nombre de 10 000 victimes. À ce jour, il n’est toujours pas question d’intégrer le récit de ce soulèvement à l’histoire officielle du pays.

À lire aussi

«30 ans plus tard», la chronique de François Brousseau

Trente ans après les événements tragiques de la place Tian’anmen, les images de ce petit homme debout, dressé seul devant une longue et haute colonne de blindés, continuent de nous saisir à la gorge tant l’émotion qu’elles suscitent reste forte.

Photo: Marcio Jose Sanchez Associated Press Jeff Widener, en 2019

Le 5 juin 1989, depuis le balcon d’un hôtel situé près de la place Tian’anmen, divers photoreporters empoignent leur équipement. Le plus célèbre cliché de la scène est dû à Jeff Widener, un photographe qui travaille pour l’Associated Press. À l’aide d’un téléobjectif, Widener cadre la scène : avenue de la Paix éternelle, un homme seul, vêtu d’une chemise blanche, défie une colonne de blindés. Dans ses mains, deux sacs qui ne sont pas sans rappeler les bâtons lumineux avec lesquels, sur les tarmacs des aéroports, le personnel au sol guide d’immenses avions aveugles. Dans ce cas, c’est tout un régime qui apparaît aveugle devant un peuple qu’on voudrait rendre muet.

Puissance de l’image

Exprimer les choses avec des mots justes, en une circonstance donnée, constitue une forme d’action, disait Hannah Arendt. D’une photographie, comme celle dont on parle ici, pourrait-on dire la même chose ? L’écho de cette image ne cesse en tout cas de se réverbérer dans la société, comme les ondes infinies créées dans l’eau par un caillou jeté de haut.

Tantôt, on fait porter à cette image la toute-puissance supposée de la volonté individuelle. Ou encore celle d’une non-violence déterminée. Sans parler jamais, il est vrai, du destin de ce manifestant dont on ne sait toujours pas avec certitude s’il en est sorti mort ou vivant.

Le photographe Jeff Widener a soutenu que cette image représentait à son sens « un soldat inconnu », lequel symbolise la liberté et la démocratie. Les configurations de sens données à cette photo varient, mais l’émotion qu’elle suscite, dans tous les cas de figure, demeure forte. Pourquoi ? Quel est le ressort de cette émotion ?

On entre dans le mythe, celui de David contre Goliath. Quelque chose est activé de plus grand que la scène.

Cette image constitue un archétype solidement ancré aux ressorts de l’imaginaire culturel occidental, soutient la sémiologue Catherine Saouter, professeure à l’UQAM. D’abord en raison du fait que l’émotion qu’elle suscite s’enracine ailleurs que dans la Chine.

Selon elle, plusieurs fables nous ont, depuis l’enfance, préparés à accueillir favorablement ces instants qui mènent à cette photographie. Cette photo reprend les codes des histoires, très nombreuses, qui nous nourrissent au pays de l’enfance. « C’est David contre Golliath, où le courage du petit triomphe en définitive. Mais ce rapport fonctionne à vrai dire dans toutes les directions. Il est très malléable. »

Dans les fables de La Fontaine, comme dans des contes plus anciens, ce rapport entre le petit et le grand est sans cesse exposé. « Dans Le loup et l’agneau, c’est le premier qui mange le second, donc le plus fort qui triomphe. Une autre fable, L’éléphant et la souris, montre que le petit est mégalomane. Le petit, là encore, est vaincu. Mais dans Le lion et le rat, le petit offre cette fois une leçon au plus fort. Tout est très réversible, dans cet archétype. » Les leçons déclinées par l’entremise de ces fables évoquent l’idée, maintes fois répétée, qu’« on a souvent besoin d’un plus petit que soi » ; ou bien que la patience et le temps font plus, dans leur alliance mesurée, que la force et la rage. « Gulliver, c’est aussi ça », dit Catherine Saouter : le géant maîtrisé par les Lilliputiens. « On nous dit qu’avant tout, l’union fait la force. »

Voilà pourquoi, croit Catherine Saouter, la photographie de l’homme devant une colonne de blindés a instantanément été élevée au statut de photographie mythique. Selon elle, la cristallisation de notre attention sur ce cliché tient d’abord à sa dimension animée. « L’important tenait d’abord au fait que l’image bougeait. À la télévision, on voyait arriver le tank, en croyant, au fond, qu’il allait écraser le manifestant, que cela nous donnerait honte, une image que jamais on ne pourrait oublier… Mais au lieu de cela, voici le tank qui s’écarte… La magie s’enclenche alors. On entre dans le mythe, celui de David contre Goliath. Quelque chose est activé de plus grand que la scène. »

Réutilisation

Dernier usage notable en date de la célèbre photographie : sa reprise, sous forme publicitaire, par la marque allemande Leica, elle-même un mythe dans l’univers de la photographie. Dans une publicité lancée en avril, on voit un officier chinois hurler au milieu d’un corridor d’hôtel à la lumière fade. En face de lui, un photographe occidental n’y comprend rien. La scène, on va vite le comprendre, est censée se dérouler en 1989 à Pékin. La publicité, intitulée « The Hunt », aborde aussi, dans plusieurs clins d’oeil, d’autres conflits. À la fin, le photographe de Pékin réussit à récupérer son appareil pour s’installer à la fenêtre de son hôtel avec son Leica. Dans le miroir de son objectif apparaît alors l’image légendaire de la place Tian’anmen. Cette publicité, très léchée, « met elle aussi en scène David (le photoreporter) et Goliath (les « méchants Chinois ») », commente Catherine Saouter.

Devant les protestations des autorités chinoises, Leica s’est vite désolidarisé de la publicité. Un porte-parole de Leica, rapporte le South China Morning Post de Hong Kong, a affirmé qu’il ne s’agissait pas d’une publicité approuvée par sa firme, mais qu’elle était la création d’une agence qui avait voulu lui offrir un cadeau…

Retourner sa veste

Il faut savoir que les célèbres optiques de Leica sont partie intégrante de la plus récente offensive publicitaire du géant chinois de la téléphonie Huawei.

Plusieurs entreprises occidentales ont été critiquées, ces dernières années, pour avoir « offensé » la Chine. Pour la légendaire marque allemande, comme pour tant d’autres entreprises, la Chine est un terrain d’expansion autant que de fabrication qu’il ne saurait être question de froisser. On ne marche pas sur la queue d’un dragon impunément. Toujours selon le South China Morning Post, le fabricant allemand a dû céder à la réaction négative suscitée par sa publicité en Chine.

Aucune de ces entreprises ne semble avoir considéré la possibilité de se lever pour faire dévier la marche du système politique chinois, comme le faisait, à sa façon, ce manifestant devant une colonne de blindés.

Rare mention de Tian’anmen par le gouvernement chinois

Dans une rare mention officielle de l’événement, la Chine a défendu dimanche la répression sanglante des manifestations de la place Tian’anmen en 1989.

« Cet incident était une turbulence politique et le gouvernement central a pris les mesures pour mettre un terme à ces turbulences, ce qui a été la décision correcte [à prendre] », a dit le ministre chinois de la Défense, le général Wei Fenghe, devant le forum de sécurité du « Dialogue de Shangri-La » réuni à Singapour.

S’exprimant devant des ministres, des militaires de haut rang et des experts, le général Wei s’est demandé pourquoi le monde disait toujours que la Chine n’avait « pas géré correctement » l’événement.

« Ces trente dernières années ont prouvé que la Chine a vécu des changements majeurs », a-t-il lancé. Grâce aux mesures prises à l’époque par le gouvernement chinois, « la Chine a joui de stabilité et de développement », a-t-il dit.

En Chine, grâce à la « Grande Muraille » informatique et aux censeurs du parti, toute référence à la répression est expurgée d’Internet. Les discussions sur les manifestations et la répression sont interdites, tandis que les autorités mettent en garde chaque année les militants, les avocats et les journalistes à la veille de l’anniversaire.
Agence France-Presse