Quelle est la stratégie diplomatique nord-coréenne?

Dans son bras de fer avec les États-Unis, Kim Jong-un veut s’assurer l’appui continu de Vladimir Poutine, qui a appelé publiquement à la levée des sanctions contre la Corée du Nord.
Photo: Alexey Nikolsky Agence France-Presse via Sputnik Dans son bras de fer avec les États-Unis, Kim Jong-un veut s’assurer l’appui continu de Vladimir Poutine, qui a appelé publiquement à la levée des sanctions contre la Corée du Nord.

Le premier sommet entre le dirigeant Kim Jong-un et le président russe Vladimir Poutine organisé cette semaine constitue le dernier exemple de la stratégie diplomatique du régime totalitaire et nucléaire nord-coréen qui cherche à se dédiaboliser sur la scène internationale. Benoît Hardy-Chartrand revient sur la rencontre en Russie. Il est professeur auxiliaire à la Temple University Japan, à Tokyo, et chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Ses propos ont été recueillis par Stéphane Baillargeon.

Comment s’explique la tenue de ce sommet Poutine-Kim dans le contexte actuel des tensions dans la région et des relations entre Pyongyang et Moscou, en dents de scie depuis 75 ans ?

Depuis quelques mois, avant même l’échec du sommet Trump-Kim à Hanoï en février, la Corée du Nord montre des signes d’impatience devant l’absence de progrès sur la question des sanctions, dont elle souhaite la levée. Dans un contexte d’impasse diplomatique, il n’est pas surprenant de voir Kim Jong-un tendre la main à d’autres leaders régionaux. Le dirigeant nord-coréen a été très actif sur le plan diplomatique depuis 2017, ce qui tranche nettement avec les premières années de sa gouverne. Après plusieurs rencontres avec les présidents américain, sud-coréen et chinois, il va de soi qu’il cherche également à renforcer ses liens avec le leader russe.

Quels sont les objectifs nord-coréens avec ce sommet ?

Dans son bras de fer avec les États-Unis, Kim Jong-un veut s’assurer l’appui continu de Vladimir Poutine, qui a appelé publiquement à la levée des sanctions contre la Corée du Nord. Étant donné la relative intransigeance de Washington à l’égard des sanctions économiques, dont l’économie nord-coréenne a beaucoup souffert, Kim Jong-un désire augmenter son commerce avec la Russie. Malgré le fait que les deux pays partagent une frontière, les échanges commerciaux demeurent très limités, comptant pour moins de 5 % du commerce international nord-coréen. Bien sûr, la Russie est elle-même limitée par les sanctions internationales, qu’elle a appuyées au Conseil de sécurité de l’ONU, mais Kim pourrait demander un peu de flexibilité de la part de Moscou. Finalement, on ne doit pas oublier l’aspect symbolique de ce sommet. Pour Pyongyang, il est important de montrer à Washington que le régime n’est pas isolé, qu’il a des options, et qu’il n’est pas obligé de faire affaire avec Trump.

 

Si Poutine réussit à établir des liens stratégiques avec Kim, cela pourrait lui donner un levier supplémentaire dans ses relations avec les États-Unis.

 

Quels sont les objectifs russes ?

Sur le plan stratégique, Vladimir Poutine vise à faire de la Russie un acteur incontournable dans la dénucléarisation de la Corée du Nord, et ce sommet aide à renforcer cette image. Si Poutine réussit à établir des liens stratégiques avec Kim, cela pourrait lui donner un levier supplémentaire dans ses relations avec les États-Unis. Pour Moscou, il y a certains intérêts pécuniaires, quoique relativement limités, en lien avec ce sommet. La Russie aimerait pouvoir jouir d’un plus grand accès aux abondantes ressources minérales nord-coréennes et investir plus librement dans des projets d’infrastructure dans le nord-est de la Corée du Nord.

Au total, est-ce une bonne ou une mauvaise chose du point de vue du maintien de la paix que la Corée du Nord s’ouvre à la Russie ?

La Russie n’est pas un acteur de premier plan dans la géopolitique de la région, mais elle aimerait bien le devenir. À cet égard, la Russie a aussi considérablement renforcé ses liens avec la Chine dans les dernières années et elle se rendra dans ce pays après le sommet avec Kim Jong-un. Rappelons que la Russie a participé aux pourparlers à six sur la dénucléarisation, qui ont eu lieu entre 2003 et 2009, alors que Pyongyang a décidé d’abandonner les négociations. Cependant, l’approche préconisée par la Russie est tout à fait opposée à l’approche plus conservatrice des États-Unis. Ainsi, une Russie plus active et plus influente sur la péninsule coréenne pourrait contribuer à cristalliser encore davantage l’impasse qui subsiste. Il y a un risque que les positions de part et d’autre deviennent encore plus rigides, avec d’un côté les États-Unis, le Japon et la plupart des pays occidentaux, et de l’autre, la Chine, la Russie, la Corée du Nord, et même dans une certaine mesure la Corée du Sud, dont le président Moon mise beaucoup sur le dialogue avec le Nord et milite pour une levée des sanctions internationales.