Julian Assange, la fin de l’exil

Julian Assange est conduit au centre de détention après sa comparution devant un tribunal londonien.
Photo: Victoria Jones / PA via AP Julian Assange est conduit au centre de détention après sa comparution devant un tribunal londonien.

C’est une bien étrange « libération » pour un homme dont la vie, recluse au sein de l’ambassade d’Équateur à Londres, a été qualifiée en 2016 de « détention arbitraire » par un comité spécial des Nations unies (ONU).

L’arrestation par la police britannique de Julian Assange, fondateur de WikiLeaks, a mis fin jeudi matin à sept années d’exil pour le sulfureux personnage enfermé dans la chancellerie depuis 2012 afin de fuir la justice suédoise qui l’a accusé de viol, puis celle des États-Unis qui en a fait un « ennemi de l’État » en raison de sa participation dans la diffusion de documents secrets. Sept années pendant lesquelles l’homme est passé du statut de héros de la démocratie et champion de la transparence pour les uns, à manipulateur mettant ses outils de divulgation d’informations critiques au service d’intérêts particuliers et de mouvements antisystèmes pour d’autres.

L’Australien de 47 ans était aussi devenu pour l’Équateur un colocataire encombrant dont le statut de réfugié a été annulé cette semaine par le nouveau président du pays, Lenín Moreno, en raison de son « comportement impoli et agressif », mais aussi de ses déclarations « hostiles et menaçantes à l’endroit de l’Équateur », a-t-il indiqué dans un message vidéo diffusé sur Twitter jeudi. Assange a été remis aux mains de la justice britannique à la demande de l’ambassadeur. Il se prépare à faire face autant à une demande d’extradition vers les États-Unis qu’à ses nombreuses contradictions.

« Julian Assange n’est pas un héros, a indiqué Jeremy Hunt, ministre britannique des Affaires étrangères, dans les minutes qui ont suivi l’arrestation. Il a caché la vérité pendant des années. Il est normal que son avenir se décide au sein du système judiciaire britannique. Ce qui est arrivé aujourd’hui est le résultat d’années de diplomatie prudente de notre pays. Ce n’est pas Julian Assange qui est pris en otage à l’ambassade d’Équateur, c’est bien Julian Assange qui tenait l’ambassade d’Équateur dans une situation qui était devenue absolument intolérable. »

La complexité de l’être

L’eau a coulé sous les ponts de la transparence depuis le premier coup d’éclat en 2009 de WikiLeaks. L’image de son fondateur, elle, n’a cessé de se complexifier. « C’est un lanceur d’alerte important et Amnesty International a toujours demandé, dans les premières années de WikiLeaks, que des mesures soient prises pour assurer sa protection », résume à l’autre bout du fil Anne Sainte-Marie, représentante de l’organisme au Québec. Mais elle admet du même souffle qu’aujourd’hui, « la situation ne justifie pas qu’on fasse campagne pour lui », et ce, même si Amnesty dit s’opposer à son extradition aux États-Unis, où la tenue d’un procès juste et équitable est loin d’être une évidence.

Le lustre du fondateur s’est terni depuis novembre 2009 et la diffusion d’un demi-million de messages textes personnels et professionnels partagés par des policiers, des agents de sécurité, des pompiers et des citoyens ordinaires durant la journée du 11 septembre 2001 à New York. Cet accès donné sans filtre à une humanité frappée au coeur qui se raconte par les fragments d’une communication de crise place alors WikiLeaks sur la carte numérique.

L’année suivante, l’espace en ligne s’illustre à nouveau en rendant publique la vidéo d’un raid de l’armée américaine qui a mal tourné, causant la mort de deux journalistes de Reuters. La bavure fait la manchette autour du monde, pavant la voie quelques mois plus tard à la plus grande fuite d’informations confidentielles de l’histoire des États-Unis. L’analyste militaire Chelsea Manning est à l’origine de cette « déclassification citoyenne » qui met à jour des informations sur une série de dommages collatéraux en Afghanistan et en Irak que l’armée américaine aurait préféré garder sous silence. Les preuves photographiques de l’humiliation de détenus dans la prison militaire d’Abou Ghraïb en font partie, tout comme celles de massacre de civils par des opérations mal planifiées.

Le ton change

L’année 2010 marque le meilleur, mais également le pire pour WikiLeaks, qui après la diffusion de 250 000 câbles diplomatiques, dont plusieurs particulièrement accablants pour les États-Unis, se retrouve alors sous un feu nourri des autorités. Julian Assange devient l’ennemi du pouvoir américain, qui cherche alors à le faire taire. Son site perd l’accès à ses serveurs. PayPal, compagnie qui facilitait son financement, le lâche. Il se réfugie en Suède, où il espère profiter des lois sévères de ce pays sur la protection des sources journalistiques pour éviter la prison, mais se fait rattraper par des accusations d’agressions sexuelles, qui le conduisent à la porte de l’ambassade équatorienne de Londres, où il demande l’asile politique le 19 juin 2012. La prescription a fait tomber les charges en 2017. Il a maintenu son asile pour éviter l’extradition vers les États-Unis.

Durant les 2487 jours de cet exil, le ton de WikiLeaks et de son fondateur va alors changer. En 2016, il lancera un appel pour trouver de l’information pouvant « empêcher Jeremy Corbyn » de se maintenir à la tête du Parti travailliste au Royaume-Uni. Il va faciliter la diffusion de courriels compromettants pour Hillary Clinton, alors en campagne contre Donald Trump, document piraté sur les serveurs du Comité national démocrate par des « intérêts étrangers » à l’accent russe, accuse l’enquête spéciale conduite par Robert Mueller sur l’ingérence étrangère dans la dernière campagne américaine. L’actuel président n’a jamais caché son amour pour WikiLeaks. Julian Assange a toujours nié toute forme de collusion et de démarches visant à soutenir un candidat plutôt qu’un autre, rappelant que si rien n’a été dévoilé sur Donald Trump, c’est simplement parce qu’aucun document ne lui a été transmis.

Au nom de la transparence, Julian Assange fraye alors doucement avec l’intimidation, et il a fini par aller trop loin. Un tweet publié le 25 mars dernier sur le compte de WikiLeaks le confirme. Il rappelle que le président équatorien fait face à une enquête pour corruption. Un geste belliqueux qui vient d’en entraîner un autre tout aussi surprenant. « Quand on accorde un droit d’asile, ce n’est pas fréquent de revenir sur cette décision, dit Mme Sainte-Marie. C’est même contraire au droit des réfugiés. » Une fin de chapitre conséquente sans doute pour ce résistant qui a toujours aimé faire de sa différence le carburant de son engagement.

L’arrestation de Julian Assange en cinq mots

Extradition. La police britannique a confirmé que l’arrestation du fondateur de WikiLeaks s’est faite à la demande des États-Unis, qui réclament son extradition. Il est accusé d’avoir participé au piratage d’ordinateurs du gouvernement aux côtés de Chelsea Manning.

Liberté. « C’est un jour sombre pour la liberté de presse », a réagi Edward Snowden dans les minutes qui ont suivi l’intervention policière à Londres. Le traître, c’est Lenín Moreno, président de l’Équateur, « qui vient d’autoriser la police britannique à entrer dans l’ambassade de Londres pour arrêter Assange, a commenté l’ex-président du pays et proche d’Assange Rafael Correa. C’est un crime dont l’humanité va se souvenir ».

Interférence. Depuis l’arrivée au pouvoir de Lenín Moreno en Équateur, les conditions de vie de Julian Assange n’ont cessé de se dégrader à l’intérieur de l’ambassade. En mars 2018, il s’est fait couper son accès à Internet, accusé pour une deuxième fois, après la divulgation des courriels démocrates, d’interférer dans les affaires d’autres États. Cette fois, c’est son engagement numérique envers des séparatistes catalans qui a fait déborder le vase.

Atmosphère. L’arrestation de Julian Assange se préparait depuis vendredi dernier, à en croire Vaughan Smith, journaliste et ami du fondateur de WikiLeaks, qui dans les pages du Guardian a indiqué que l’atmosphère au sein de l’ambassade avait commencé à changer. Le 2 avril, Lenín Moreno avait martelé sur les ondes d’une radio de l’Équateur que son hôte avait à plusieurs reprises brisé les conditions de son statut de réfugié dans les sept ans de son exil au sein de l’ambassade.

Millions. Les aventures de Julian Assange en exil au sein de la chancellerie équatorienne ont coûté 6,2 millions de dollars en sécurité, soins de santé et d’hébergement à l’Équateur entre 2012 et 2018. Londres aurait consacré 20 millions en sécurité à l’extérieur de l’ambassade sur la même période de temps.
3 commentaires
  • Gilles Tremblay - Inscrit 12 avril 2019 04 h 14

    Enfin! Voilà le début de la fin pour Mister Trump et pour son pote Assange, il va sans dire.

    Une fois l'irritant colis Assange remis aux É.-U., le fondateur Julian Assange, « ennemi de l’État », va assurément négocier avec la justice américaine pour éviter de fondre à la prison du camp de Guantánamo. Assange a pris malin plaisir à déballer une tonne d’informations compromettantes, c’était cool! Espérons maintenant qu’il en fera tout autant pour sauver sa peau et sa barbe contre son copain Trump, ce même Monsieur Trump qui a adulé à mainte reprise WikiLeaks à tout rompre devant ses partisans avides des «défakes news» matinal de Monsieur Trump lors des dernières élections américaines. Il peut se consoler à présent le lanceur d’alerte, Assange ne sera pas le premier à balancer l’innommable Trump, aux Tweets pestilentiels et présidentiels, afin de bénéficier d’une diminution de peine d’emprisonnement, tout comme l’ont fait les conseillers obscurs et l’avocat dévoué qui, jadis, était prêt à prendre une balle pour son patron. Amnesty International pourra toujours apporter des oranges à Assange afin de continuer à le protéger sur le plan international.

  • Benoit Gaboury - Abonné 12 avril 2019 08 h 26

    Triste nouvelle

    Si Wikileaks ne diffusait que des fausses nouvelles, M. Assange ne serait pas inquiété, et son arrestation ne ferait pas la première page de tous les journaux d'Europe et d'Amérique. Mais ce que Wikileaks permet de connaître, c'est la vérité. Et ça, c'est toujours utile quand on veut la paix.

  • Pierre Fortin - Abonné 12 avril 2019 14 h 47

    « À une époque de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire. » — George Orwell


    Et c'est bien le "révolutionnaire" Julian Assange que l'Occident poursuit inlassablement sans avoir pu démontrer la fausseté d'une seule des fuites de Wikileaks. Et pourquoi ne rien reprocher au New York Times ou au Guardian qui les ont amplement diffués ?

    Mais l'affaire n'est pas terminée. Mercredi, la veille de l'arrestation d'Assange, l'éditeur de Wikileaks, Kristinn Hrafnsson, l'avocate d'Assange au Royaume-Uni, Jennifer Robinson et Fidel Narváez, le consul équatorien qui a vécu avec Assange dès son premier jour à l'ambassade – le consul a été muté en juillet dernier par le nouveau gouvernement de Lenin Moreno – ont tenu une conférence de presse que les médias dominants ont ignorée pour la plupart.

    Kristinn Hrafnsson a révélé que Wikileaks a été victime d'une tentative d'extorsion, à hauteur de 3 millions d'euros, en échange de documents montrant que Assange a été espionné et filmé par l'ambassade, incluant ses rencontres avec son médecin ainsi qu'avec son avocat, violant ainsi le secret de la relation avocat-client. Une plainte a été déposée en Espagne où un juge d'instruction a ouvert une enquête pour tentative d'extorsion, mais révélant surtout la duperie de l'ambassade d'Équateur sous son nouveau gouvernement.

    Le site d'information alternatif Consortium News, fondé par feu Robert Parry (qui a dévoilé le scandale Iran-Contra), fait le bilan de cette conférence de presse et en produit la vidéo :
    https://consortiumnews.com/2019/04/10/spanish-police-probe-extortion-scheme-involving-surveillance-on-assange/

    Non, cette affaire ne peut s'arêter aussi facilement que le souhaitent ceux qui abusent du pouvoir qui leur a été confié en le détournant à leur profit.

    À suivre.