Transmettre la mémoire sans transmettre le traumatisme

Pour les Rwandais immigrés au Québec, panser les plaies du génocide et transmettre l’histoire aux plus jeunes générations sans ranimer la haine demeure un défi.

« Nos enfants qui sont nés ici savent à quel point le génocide habite encore leurs parents parfois. Ils posent des questions, mais parfois se censurent eux-mêmes de peur de blesser leurs parents, de leur faire mal », affirme Jean-Paul Nyilinkwaya, président de Page Rwanda, une association d’entraide pour la communauté rwandaise vouée à la transmission de la mémoire des victimes du génocide.

Ce père de deux garçons a lui-même été étonné d’entendre son aîné poser à d’autres adultes des questions qu’il n’osait lui adresser. C’est pourquoi Page Rwanda tient chaque année des ateliers de discussion pour les jeunes, afin de leur offrir un « terrain neutre » pour discuter du génocide.

« Les jeunes veulent comprendre ce qui est incompréhensible, comme “Pourquoi des gens ont pu tuer leurs voisins ?” Parfois, il n’y a pas de réponse, mais il faut pouvoir en parler, dit-il. Ces discussions sont toujours très riches. »

Un héritage lourd à porter

Certains survivants du génocide rwandais n’ont même jamais raconté leur propre histoire à leurs enfants, affirme Jean-Paul Nyilinkwaya. Pour certains Rwandais réfugiés ici, les blessures post-traumatiques ont parfois fait surface des années plus tard, affirme Cécile Rousseau, pédopsychiatre et directrice du Groupe de recherche et d’intervention transculturelles de l’Université McGill, qui a travaillé avec plusieurs survivants du génocide.

Photo: Abdelhak Senna Agence France-Presse Une fillette en pleurs au camp de réfugiés Gisenyi
 

« Leur héritage est mêlé de blessures. Même un foetus dans le ventre de sa maman est influencé par des émotions sur lesquelles il ne peut mettre de mots. Ce n’est que plus tard qu’il pourra comprendre les tempêtes affectives qu’il vit », affirme-t-elle.

Le psychologue d’origine rwandaise Deogratias Bagilishya, qui a suivi de nombreux orphelins non accompagnés ayant trouvé refuge au Canada, affirme que la plupart s’en sortent somme toute assez bien, malgré les horreurs qu’ils ont vécues. Comment des enfants ont-ils pu rester sains d’esprit après avoir été témoins d’autant de violence ?

« La plupart des enfants ne verbalisaient pas ce qu’ils avaient vécu, car c’était des choses insensées, “non exprimables”. Ça sortait plutôt par des crises, ou à travers des dessins ou des jeux de rôle où ils jouaient des soldats ou des victimes », dit-il. Même ceux qui étaient trop jeunes pour se souvenir « ont assimilé ces événements dans leur mémoire traumatique ».

Plus que tout, observe-t-il, l’isolement a été déterminant dans la capacité de résilience des survivants. « Il y a des mécanismes individuels, mais le soutien collectif est très important. Car à travers le groupe, on peut exprimer et partager des choses. Ce qui est mortel, c’est l’isolement. »

Si plusieurs de ses jeunes patients ont aujourd’hui fondé des familles, d’autres s’en sont moins bien sortis. « Certains ont fait des tentatives de suicide. » Souvent, c’est après leur arrivée au Canada que les traumatismes ont fait surface. « Avant, ils étaient “en mode survie”, dans le chaos. C’est une fois en sécurité que la dépression et l’anxiété s’installent », explique M. Bagilishya.

D’ailleurs, les clivages ethniques qui ont mené au génocide n’ont pas épargné le Canada, relance ce dernier, ajoutant que le drame a aussi fait des victimes chez les Rwandais d’origine hutue.

« Beaucoup de choses ont été exprimées par les Tutsis. Mais plusieurs Hutus vivent aussi de grandes détresses qu’ils ne se sentent ni libres ni légitimés d’exprimer. Cette souffrance muette et latente est aussi pathogène. »

Selon ce psychologue, qui a accompagné de nombreuses familles rwandaises à l’Hôpital de Montréal pour enfants, plusieurs immigrants d’origine hutue doivent se soigner en silence. « Or, ce n’est pas qu’une blessure personnelle, c’est aussi une blessure collective. »

Un sens à la survie

Plusieurs rescapés portant la culpabilité d’avoir survécu à leurs proches et de n’avoir pu les sauver ont été atteints du « syndrome du survivant ». Pour se sortir du sentiment de dette envers les disparus, plusieurs ont fait du don de soi le tremplin vers la guérison.

« Plusieurs survivants ont donné un sens à leur survie en aidant les autres ou en transmettant la mémoire de ce qui s’est passé », explique Élise Bourgeois-Guérin, psychologue et auteure d’une thèse de doctorat sur le vécu de neuf hommes survivants ayant immigré au Canada.

Selon cette dernière, plusieurs Rwandais lui ont expliqué que leur culture laisse peu de place à l’expression de la souffrance, surtout chez les hommes. « Un proverbe du pays dit même : “Les larmes d’un homme coulent dans son ventre.” En entrevue, plusieurs hommes avaient même du mal à parler ouvertement de la mort de leurs propres enfants et disaient ressentir de la honte de leur avoir survécu », affirme celle qui est aujourd’hui professeure en santé mentale à la TELUQ.

Ce qui a le plus étonné la psychologue, c’est le potentiel « transformateur » de cet événement traumatique pour certains. « Ça n’a pas produit que des déficits ou des pathologies. Ç’a aussi eu un potentiel de transformation chez des survivants qui ont cherché à aider les autres et à transmettre un message aux autres générations. Cela veut dire que les cliniciens ne doivent pas se centrer seulement sur les réponses médicales aux pathologies, mais aussi soutenir les forces. Parfois, les stratégies collectives sont les plus réparatrices. »

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