Une tuerie de masse pensée pour les réseaux sociaux

Ce ne sont pas les mécanismes de surveillance des contenus haineux de Facebook qui ont mis fin à cette diffusion de l’horreur, mais un appel de la police néo-zélandaise qui a incité le réseau social à retirer la vidéo du tueur.
Photo: Mark Baker Associated Press Ce ne sont pas les mécanismes de surveillance des contenus haineux de Facebook qui ont mis fin à cette diffusion de l’horreur, mais un appel de la police néo-zélandaise qui a incité le réseau social à retirer la vidéo du tueur.

Facebook, Twitter, YouTube, Reddit et 8Chan. Du « shitposting », ce déversement massif de contenu agressif, ironique et absurde, propre aux trolls, particulièrement ceux de l’extrême droite. Des références à des jeux vidéo dans l’air du temps, à des influenceurs du Web, et une diffusion en flux continu du drame, avec une caméra GoPro, en direct sur Facebook.

L’attentat contre deux mosquées en Nouvelle-Zélande a été formaté par son instigateur pour trouver parfaitement sa place dans les réseaux sociaux et s’y répandre pendant de longues minutes avant que sa diffusion soit partiellement interrompue. Un scénario morbide montrant une totale maîtrise des codes narratifs de ces univers numériques forcément difficiles à contrôler.

« Les réseaux sociaux sont fascinants et très dangereux en même temps, résume à l’autre bout du fil Jacques Berger, directeur général de CODE3, une coopérative de solidarité versée dans les nouvelles technologies. Les tueurs qui se filment et diffusent leurs actes, c’est un phénomène récent, mais un phénomène aussi voué à se reproduire. Ces outils de communication donnent facilement une tribune à ceux qui n’en ont pas, et particulièrement à des gens qui ne sont personne et qui finissent ainsi par devenir quelqu’un. »

Massacre annoncé

C’est sans doute ce qui a motivé l’Australien Brenton Tarrant, 28 ans, ex-entraîneur privé d’un club de gym de Grafton, en Nouvelle-Galles du Sud, globe-trotteur au cours des dernières années après avoir fait un peu d’argent dans la cryptomonnaie, et qui vendredi, dans la petite communauté paisible de Christchurch en Nouvelle-Zélande, a donné la mort à 49 personnes après avoir annoncé ses couleurs sur le forum de discussion 8Chan. 8Chan ? Un dérivé moins policé de 4Chan, forum de libertaires radicaux délaissé ces dernières années par les plus extrémistes en raison des règles que l’on cherchait à y imposer.

« Je vais mener une attaque contre les envahisseurs, et je vais même diffuser en direct cette attaque sur Facebook. Vous avez le lien Facebook ci-dessous, et au moment où vous lirez ceci, le live devrait commencer », a indiqué un utilisateur anonyme dont la photo de profil était identique à celle du compte Facebook utilisé pour la diffusion.

La suite se joue alors dans une vidéo montrant un homme roulant en direction des mosquées où il va donner la mort en direct. Le massacre a été annoncé sur 8Chan, diffusé sur Facebook, repris sur YouTube, discuté sur Reddit dans la section « Watch People Die » (regarder des personnes mourir), un lieu fréquenté par des internautes en mal de sensation forte, avant que sa diffusion soit arrêtée 17 minutes plus tard. En après-midi, vendredi, il était toutefois possible d’en trouver encore des traces dans les univers numériques, sans grands efforts de recherche.

Déjouer les barrières de contrôle

Paradoxalement, ce ne sont pas les mécanismes de surveillance et d’interception des contenus haineux et violents de Facebook qui ont mis fin à cette diffusion de la haine de l’autre et de l’horreur, mais un appel de la police néo-zélandaise qui a incité le réseau social à retirer la vidéo du tueur, puis à effacer « tout éloge ou soutien envers le crime et le tireur ou les tireurs », a indiqué une porte-parole du réseau social, cité par CNN. Le compte Instagram de l’assaillant a également été effacé.

Les tueurs qui se filment et diffusent leurs actes, c’est un phénomène récent, mais un phénomène aussi voué à se reproduire. Ces outils de communication donnent facilement une tribune à ceux qui n’en ont pas, et particulièrement à des gens qui ne sont personne et qui finissent ainsi par devenir quelqu’un.

Le terroriste a réussi à déjouer les barrières de contrôle des contenus des grands réseaux en pratiquant entre autres le shitposting, c’est-à-dire une pollution des espaces en ligne par l’abondance criarde de contenus grossiers. Le manifeste censé expliquer sa démarche a surtout tenté de créer des interférences dans les réseaux de communication en multipliant des contenus de faible qualité, en faisant des références culturelles tordues et en convoquant des personnalités, dont l’influenceur du Web PewDiePie ou la commentatrice politique américaine Candace Owens, dans un tout violent, ironique, naïf et décalé pour déshumaniser le drame en construction et déjouer par l’excès de bruit les algorithmes cherchant à mesurer, évaluer et prédire des comportements en ligne.

Dans son document, l’attaquant des mosquées dit entre autres qu’il a commencé à se radicaliser au contact de Candace Owens — figure du mouvement de lutte contre la cyberintimidation —, que le jeu Spyro the Dragon 3 lui a enseigné le nationalisme ethnique et qu’il a appris à tuer en jouant à Fortnite, un jeu en réseau actuellement très populaire.

« Les algorithmes peuvent être bons pour distinguer de la nudité sur une photo, mais moins pour comprendre la signification d’un mouvement dans une foule et reconnaître un tireur », dit M. Berger. Qui plus est, Facebook dispose d’algorithmes qui mettent en avant sur son réseau les contenus vidéo, particulièrement ceux diffusés par Facebook Live. Une particularité commerciale dont a profité le tueur dans le rayonnement de sa vidéo.

Les diffusions de la mort en direct se multiplient depuis plusieurs années dans les univers numériques. En août dernier, ce sont des témoins de la tuerie qui ont apporté sur le réseau Twitch l’attentat perpétré par David Katz contre les participants à un concours de jeux vidéo à Jacksonville, en Floride. La vidéo a ensuite été transférée sur YouTube. En août 2017, un Américain de 37 ans a annoncé sur Facebook qu’il allait tuer un homme de 74 ans, avant de passer à l’acte devant une caméra en direct sur le réseau social. Il fallut attendre deux heures vingt minutes avant que son compte soit désactivé.

6 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 16 mars 2019 06 h 05

    Les médias sont devenus aussi des réseaux sociaux, vous les oubliez. À lire les commentaires que certains écrivent pour un journal populiste montréalais digne du Manifeste de ce tueur passe obligatoirement pas Face Book. Vous ne dites pas que le contenu de ce Manifeste dont je pourrais citer des passages se retrouvent dans tous les journaux nationalistes identitaires d’ici ou d’ailleurs. C’est le même esprit et la même finalité sauf que cet horrible fou est passé à l’acte. On dit bien que Trump pousse à la violence pas ses propos et son état d’esprit. Il utilise Tweeter certes mais surtout il use et abuse des médias, de Fox News...pas que les réseaux sociaux. C’est la le drame et l’horreur qui va perdurer.

  • Yvon Montoya - Inscrit 16 mars 2019 06 h 05

    Les médias sont devenus aussi des réseaux sociaux, vous les oubliez. À lire les commentaires que certains écrivent pour un journal populiste montréalais digne du Manifeste de ce tueur passe obligatoirement pas Face Book. Vous ne dites pas que le contenu de ce Manifeste dont je pourrais citer des passages se retrouvent dans tous les journaux nationalistes identitaires d’ici ou d’ailleurs. C’est le même esprit et la même finalité sauf que cet horrible fou est passé à l’acte. On dit bien que Trump pousse à la violence pas ses propos et son état d’esprit. Il utilise Tweeter certes mais surtout il use et abuse des médias, de Fox News...pas que les réseaux sociaux. C’est la le drame et l’horreur qui va perdurer.

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 16 mars 2019 06 h 38

    Le monde est fou...

    Je suis favorable à une règlementation internationale qui viserait à supprimer la diffusion de ce genre de matériel sur tous les réseaux sociaux et à en tenir ces derniers responsables. On s'énerve le poil des jambes pour des images simplement osées. On juge la nudité si offensante que le moindre sein nu d'une femme faisant la lessive à la rivière est détecté sur Facebook et l'image censurée instantanément.

    La diffusion de la haine meurtrière dans la fiction est une chose. Celle d'assassinats réels inspirés par la haine en est une autre. Dans la vraie vie, la haine de l'un est le miroir de celle de l'autre. En ce sens, le groupe État Islamique a marqué des points en utilisant les médias sociaux et même les médias traditionnels pour diffuser de la boucherie humaine. Il a favorisé ce genre de crimes. Il a inspiré les esprits faibles occidentaux qui souhaitent se faire passer pour des têtes fortes. Et les crimes de l'occident ont inspiré les crimes de DAESH et d'Al-Qaïda.

    C'est ce que j'entends, quand je dis que la haine de l'un est le miroir de celle de l'autre. Plus nous diffusons cette haine bien réelle, même dans le noble but d'informer, plus nous la cultivons. D'où la nécessité absolue de faire preuve d'une très grande modération.

  • Hélène Lecours - Abonnée 16 mars 2019 07 h 34

    La mort en direct

    Depuis l'Invention du cinéma on nous abreuve de "mort en direct", la plus violente possible avec les années. Comme si ça ne voulait rien dire. Comme si ça n'était que symbolique. Certains enfants la voient quotidiennement et de façon très réaliste, tout en n'étant pas "réelle". Même chose pour la haine en direct. Y a t'il une vie entre la passion (amoureuse ou autre) et la haine ?

  • Hélène Lecours - Abonnée 16 mars 2019 07 h 34

    La mort en direct

    Depuis l'Invention du cinéma on nous abreuve de "mort en direct", la plus violente possible avec les années. Comme si ça ne voulait rien dire. Comme si ça n'était que symbolique. Certains enfants la voient quotidiennement et de façon très réaliste, tout en n'étant pas "réelle". Même chose pour la haine en direct. Y a t'il une vie entre la passion (amoureuse ou autre) et la haine ?