D'anciens détenus d'Abou Ghraib racontent les sévices

Abou Ghraib — Des prisonniers libérés hier de la prison d'Abou Ghraib ont raconté les sévices qu'ils affirment avoir subis dans cette prison tristement célèbre, certains faisant état de scènes d'humiliation à caractère sexuel. Les ex-détenus faisaient partie d'un groupe de 293 prisonniers libérés du pénitencier, au centre d'un scandale sur les sévices infligés aux détenus par des soldats américains.

Leur libération survient au lendemain de la visite à Abou Ghraib, à quelque 30 kilomètres à l'ouest de Bagdad, du secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, qui a reconnu que le scandale des sévices avait porté un dur coup à son pays.

La coalition procède régulièrement à la libération de détenus parmi les milliers enfermés à Abou Ghraib, mais en plus petit nombre. Un premier autobus, avec des dizaines de détenus à bord, est sorti le matin du périmètre de la prison. Il est arrivé une demi-heure plus tard dans une base du Corps de défense civile irakienne, à l'entrée ouest de Bagdad, où les détenus ont finalement été libérés. Quatre autres autobus ont suivi et pris la route de Bagdad.

Plusieurs détenus libérés à al-Amiriya ont indiqué avoir subi des sévices, sans qu'il ne soit possible de vérifier ces dires. À son arrivée à al-Amiriya, Abou Moustafa raconte: «Ils m'ont enfermé dans une cellule d'isolement pendant six jours [...] et m'ont suspendu par les mains contre un mur pendant cinq heures.» «Un jour, à l'hôpital, un soldat m'a demandé si j'étais un bon musulman avant de se livrer devant moi à des ébats sexuels avec une soldate», a-t-il dit.

Abou Moustafa, 24 ans, avait été arrêté il y a dix mois pour avoir été soupçonné de diriger un groupe de la guérilla.

Mohammed Zadiane, 45 ans, a raconté avoir été suspendu par les mains durant des heures. «Ils [les soldats chargés de l'interroger] voulaient me forcer à avouer une attaque contre des forces américaines.» «J'ai vu des soldats attacher des fils électriques à la langue et aux parties génitales de mon cousin, et on m'a forcé à porter une caisse remplie de vivres pendant près de six heures avec interdiction de la poser», a affirmé cet ancien détenu, qui dit avoir passé quatre mois à Abou Ghraib.

Mohammed Khazal al-Moussaoui, 31 ans, affirme avoir perdu 30 kilos pendant ses huit mois de détention et raconte avoir entendu un soldat dire que s'il en avait eu les moyens, il aurait «tué tous les Irakiens». Un autre détenu, Muthani Mahmoud Salim, 25 ans, affirme que les gardes s'en prenaient à des chefs tribaux en détention. «Ils les habillaient en femmes et leur faisaient faire le tour de la prison sous les rires des soldats.»

Abou Gharib, où le régime de Saddam Hussein exécutait ses basses oeuvres, est rapidement devenu le principal centre de détention de la coalition en Irak. Tout suspect raflé à l'occasion d'une opération de ratissage ou d'un contrôle de routine passe dans ses cellules un minimum d'un mois. Quelque 7500 «détenus de sécurité» y sont internés sans jugement.

Les libérés voient dans leur libération une preuve de l'arbitraire du système. «Les Américains m'ont arrêté il y a neuf mois, sans me fournir la moindre raison. Ils me libèrent aujourd'hui sans la moindre explication. Je n'ai eu droit à aucun procès, à aucune excuse», gronde Amar al-Cheikh, un vieil homme à la barbe blanche.

Parmi les prisonniers relâchés comme dans la foule des parents qui attendent des nouvelles de leurs proches, aucun doute: l'amnistie du jour est une opération de charme du gouvernement américain.

Une interminable file d'attente s'étire devant le pénitencier. Une poignée de soldats américains consulte, sur des ordinateurs, les dossiers des prisonniers. Mohamed Khalifa cherche des renseignements sur un cousin. Le soldat refuse de lui répondre. Sur l'écran clignote la mention «visite interdite». Une décision laissée à l'entière appréciation de l'interrogateur. «Pour apprendre quelque chose, il faut payer un chef de tribu ou quelqu'un d'important qui travaille avec les Américains», assure Mohamed Khalifa.

Une femme dont l'époux a été arrêté en septembre sanglote. «Je viens ici une fois par mois, avec mon beau-frère et mon enfant. Pourtant, nous ne le voyons jamais. Et on ne nous donne jamais aucune raison. C'est très difficile. Surtout depuis que nous avons appris... pour ces choses atroces.»

Cour martiale

Les autorités militaires américaines ont annoncé hier à Bagdad la comparution à une date indéterminée du soldat Charles Graner, 35 ans, le quatrième sur les sept militaires inculpés pour avoir infligé des sévices. Graner fait l'objet de sept chefs d'inculpation, dont adultère, agression de détenus et manquement au devoir.

Le caporal-chef Javal Davis, 26 ans, et le sergent-chef Ivan Frederick, 37 ans, poursuivis chacun pour cinq chefs d'accusation, vont également comparaître devant une cour martiale, ainsi que le soldat Jeremy Sivits, 24 ans, ce dernier dès le 19 mai. Les trois autres inculpés sont trois femmes: Megan Ambuhl, 29 ans, Lynndie England, 21 ans, et Sabrina Harman, 26 ans.

Ivan Frederick est notamment accusé d'avoir photographié des détenus après les avoir forcés à se masturber et à simuler des fellations, ainsi que d'avoir contraint des détenus nus à former une «pyramide» humaine. Dans un entretien au Los Angeles Times, Sivits décrit le caporal Graner comme «toujours à plaisanter, à rire, un peu énervé, se conduisant comme si ça lui plaisait».

La générale Janis Karpinski, suspendue de ses fonctions de directrice de la prison, a affirmé hier que la police militaire qu'elle commandait servait de bouc émissaire. L'armée américaine a annoncé hier avoir banni plusieurs méthodes utilisées pendant les interrogatoires, dont la privation de sommeil, la privation sensorielle et les «positions de stress».