«Sonia l'Italienne» l'emporte contre toute attente

De chauds partisans célèbrent la victoire du Parti du Congrès, qui a remporté hier les élections législatives en Inde.
Photo: Agence Reuters De chauds partisans célèbrent la victoire du Parti du Congrès, qui a remporté hier les élections législatives en Inde.

Le choc électoral est aux dimensions de l'immensité du sous-continent indien. Dans une victoire que personne n'avait anticipée, le Parti du Congrès rassemblé derrière Sonia Gandhi a remporté hier les législatives en Inde, chassant du pouvoir une droite nationaliste hindoue qui était raisonnablement sûre de pouvoir y rester en s'appuyant sur la popularité du premier ministre sortant Atal Behari Vajpayee.

Stupéfaits, des analystes interprétaient hier l'événement comme le bouleversement politique le plus frappant à se produire en Inde depuis l'indépendance arrachée aux Britanniques en 1947. D'autant plus frappant que le Parti du Congrès était donné moribond après sa déconfiture aux législatives de 1999 et que Sonia Gandhi, la veuve d'origine italienne de l'ancien premier ministre Rajiv Gandhi, assassiné en 1991, est considérée comme l'artisane principale de la victoire d'hier.

Reconnaissant sa défaite, le premier ministre Vajpayee a presque immédiatement annoncé sa démission. Il n'est pas encore acquis — bien que cela semble probable — que Mme Gandhi acceptera de devenir premier ministre si le parti la désigne. Il n'y a pas d'empêchement constitutionnel ou juridique à ce qu'un étranger devienne chef de gouvernement en Inde. Les objections politiques et culturelles, qui sont nombreuses, pourraient cependant lui barrer la route.

Mme Gandhi, âgée de 57 ans et née à Turin, a beau s'être largement «indianisée» depuis son mariage avec Rajiv Gandhi en 1968 et avoir obtenu la nationalité indienne en 1984, la coalition emmenée par le Bharatiya Janata Party (BJP) de M. Vajpayee a joué la carte xénophobe en campagne électorale, évoquant ses «origines italiennes» et ses racines catholiques pour tenter d'en éloigner les électeurs. Ça n'a pas fonctionné.

Mais ces réticences sont également partagées par une partie de la classe politique qui a fait alliance avec le Parti du Congrès. C'est le cas notamment de ses alliés communistes dans l'État du Bengale occidental, qui pourraient soumettre une candidature alternative. Or le Congrès redevient le premier parti au Parlement, mais il lui faudra nécessairement faire des alliances pour former un «gouvernement fort, stable et laïque», ainsi que l'a affirmé hier Mme Gandhi en annonçant le début de ses consultations, qui soit en mesure de contrôler une majorité des sièges (272) au Parlement, qui en compte 543. Hier, après le dépouillement quasi complet des votes, le Congrès et ses alliés de gauche avaient remporté 214 sièges tandis que la coalition du BJP (baptisée l'Alliance démocratique nationale, largement formée de partis régionaux) avait fait élire 187 députés.

En l'occurrence, le verdict constitue une résurrection inattendue pour le Parti du Congrès fondé par Jawaharlal Nehru, un parti qui fut au pouvoir presque sans interruption pendant 45 ans à partir de l'indépendance avant de commencer à perdre des plumes au début des années 90.

Environ 60 % des électeurs sont allés voter pendant le scrutin qui s'est déroulé par étapes sur une période de 20 jours. Au pays de la plus grande démocratie du monde, rien ne se fait jamais en nombres restreints: l'Inde, hindoue à 80 %, compte 675 millions d'électeurs inscrits sur ses listes électorales; le scrutin s'est déroulé à l'aide d'un million d'appareils électroniques d'enregistrement des votes.

La sanction des pauvres

Stupéfaits par l'ampleur de la défaite du BJP, les experts tentaient hier d'y voir clair. Il semble que le BJP ait commis une énorme erreur tactique en déclenchant des élections six mois plus tôt que prévu. Le parti a cru pouvoir planer sur l'ascendant de M. Vajpayee, sur son initiative de paix lancée auprès de son voisin pakistanais en janvier dernier et sur des politiques de réformes économiques qui ont donné lieu à une croissance galopante de 8 % — mais qui a surtout profité aux élites urbaines.

Mettant un bémol à son hindouisme militant, ce qui a par ailleurs déçu une frange de son électorat fondamentaliste hindou, le BJP a martelé son slogan, «L'Inde qui brille». Mais pour qui? Le slogan aura été entendu comme une cruelle plaisanterie dans un pays où 300 millions de personnes vivent avec moins de un dollar américain par jour. À ignorer ce qui se passait à l'extérieur de Bangalore et d'Hyderabad, les deux villes phares de l'industrie des nouvelles technologies en Inde, le BJP «a accompli beaucoup de choses sur le plan économique mais s'est aliéné un large segment de l'électorat, bien trop pauvre et marginalisé pour en profiter», estime le politologue Pran Chopra, de New Delhi.

«Les exclus du développement économique et les minorités ont parlé haut et fort à ces élections, sans ambiguïté, et sont allés voter en grand nombre», dit encore un commentateur politique cité par la BBC, Harish Khare, alors que les classes moyennes et aisées, bénéficiaires des réformes économiques et partisanes du BJP, «sont restées chez elles».

Plus de 60 % du milliard d'Indiens vivent dans les campagnes. Mme Gandhi, qui s'est amenée en politique à reculons après la mort de son mari, s'était imposé depuis janvier dernier un agenda sans temps mort, traversant le pays de long en large et répandant le slogan d'un Congrès proche des «masses» et partisan de «réformes économiques à visage humain».

Sur les traces de sa belle-mère

Qualifiant le succès de Mme Gandhi de «renversement surprenant», un autre politologue de Delhi, B. G. Verghese, estime qu'elle «semble avoir capté le vote féminin plus efficacement que personne d'autre, ce que sa belle-mère [l'ancien premier ministre Indira Gandhi, assassinée en 1984] avait fait avant elle». L'aura de la dynastie Nehru-Gandhi — ces «Kennedy indiens», disent certains — éclaire toujours la conscience indienne et Sonia Gandhi, une femme politique pourtant jugée timide et figée, l'aura nourrie en lançant dans la bataille ses deux enfants, Rahul, 33 ans, élu hier député au Parlement pour la première fois dans une circonscription du nord du pays qu'avait déjà détenue son père, et Priyanka Vadra, 32 ans, qui a soutenu sa mère, mais sans poser sa candidature. Du reste, des politologues font remarquer que le style oratoire de Sonia ressemble de plus en plus à celui d'Indira.

Avec le résultat que le BJP était donné perdant dans les États politiquement cruciaux de l'Uttar Pradesh et du Bihar et qu'il a officiellement mordu la poussière dans les États non moins importants de l'Andhra Pradesh et du Tamil Nadu. Symbole de ces difficultés, le Congrès est même parvenu à arracher 12 des 26 sièges dans le Gujarat, un État sous gouverne ultranationaliste de l'ouest du sous-continent, où des violences antimusulmanes ont fait des centaines de morts en 2002. Selon M. Khare, les résultats dans le Gujarat sanctionnent le BJP pour ses excès idéologiques.

Reste à voir si le Parti du Congrès, qui a jeté en 1991 les bases de l'ouverture actuelle après avoir appliqué pendant des décennies des politiques socialistes et protectionnistes, parviendra à s'entendre avec les communistes, avec lesquels il n'est pas sur la même longueur d'onde en matière économique. Le sentiment est que la nouvelle politique économique mettra davantage l'accent sur l'agriculture et le développement rural. Le retour du Congrès pourrait en outre donner lieu à la mise en application de politiques plus progressistes en matière de lutte contre la pandémie du sida et mettre un frein à l'introduction de thèmes nationalistes hindous dans les programmes d'éducation. Sur la question pakistanaise, Sonia Gandhi a indiqué que le nouveau gouvernement poursuivra le dialogue avec Islamabad.

Avec l'Agence France-Presse et la BBC