Bourreau présumé de l'otage américain - Al-Zarkaoui, le mystérieux

Avec la décapitation de l'otage américain Nicholas Berg, qu'il aurait perpétrée de sa main, le mystérieux Abou Moussab al-Zarkaoui pourrait finalement apporter la confirmation de sa présence sur la scène irakienne. Washington accuse depuis un an l'islamiste jordanien d'être le commandant d'al-Qaïda en Irak. Les experts n'ont guère de doute que l'Irak soit devenu un nouveau terrain de prédilection d'al-Qaïda. Ils pensent que le mouvement djihadiste international créé par Oussama ben Laden, d'inspiration sunnite wahhabite, ne peut qu'être attiré par une bataille contre l'armée américaine, puis par la perspective d'un conflit éventuel entre sunnites et chiites.

Pourtant, à ce jour, les preuves manquent. Ni l'armée américaine ni la police irakienne n'ont présenté un suspect arrêté ou un document incontestable. Aucun rapport d'interrogatoire d'un des milliers de prisonniers, irakiens ou étrangers, incarcérés dans les prisons américaines n'a été divulgué.

Document étonnant

Le document que les États-Unis présentent comme la preuve de la présence d'al-Qaïda en Irak est étonnant. Il s'agit d'une longue lettre, non datée, découverte en janvier et attribuée à al-Zarkaoui, de son vrai nom Fadel Nazzal al-Khalayleh, 37 ans, condamné à mort par contumace, le 6 avril, en Jordanie pour avoir organisé l'assassinat, à Amman, du délégué américain de l'agence USAID, Laurence Foley, en 2002. Al-Zarkaoui aurait séjourné au moins deux fois en Afghanistan pendant la guerre contre les Soviétiques dans les années 80, puis de nouveau entre 1999 et 2001. Il serait monté en grade dans l'état-major d'al-Qaïda lors du second séjour. Bien que blessé à la jambe lors des bombardements américains de l'automne 2001, il serait parvenu à rejoindre, via l'Iran, le nord de l'Irak. Là, il aurait tissé des liens étroits avec Ansar-al-Islam, un mouvement arabe et kurde lié à al-Qaïda, qui s'était taillé sa propre enclave dans le Kurdistan autonome. Un mois avant son offensive en Irak, Washington avait accusé al-Zarkaoui de constituer le lien entre Saddam Hussein et Oussama ben Laden. Mais cette thèse est contestée, Ansar-al-Islam étant à l'époque résolument opposé au pouvoir de Bagdad.

Le document attribué à al-Zarkaoui est étonnant parce que, pour la première fois, un haut gradé d'al-Qaïda détaillerait les actions passées, le programme politique et les cibles futures de l'organisation. «En matière de surveillance et de préparation, nous avons été la clé de toutes les opérations suicide qui ont eu lieu, mis à part celles du Nord, écrivait-il. J'ai réalisé 25 opérations jusqu'à présent, dont celles contre les chiites et leurs figures symboliques, contre les Américains, contre les policiers et les soldats irakiens.»

Estimant que les moudjahidines sont engagés dans «une course contre la montre» parce que «la démocratie arrive» en Irak, l'auteur identifiait «les quatre groupes d'ennemis»: les Américains, «les plus lâches de toutes les créatures de Dieu»; les Kurdes, «une épine»; les policiers et les soldats, «les yeux, les oreilles et les mains de l'occupant»; et les chiites, «la clé du changement», «le serpent», «le scorpion malicieux», «l'ennemi de Dieu».

«Réveiller les sunnites»

Son ambition tenait alors en une ligne: «Si nous parvenons à entraîner les chiites dans une guerre civile, il deviendra possible de réveiller les sunnites!» Le document aurait été découvert, selon l'armée américaine, lors d'un raid contre une cache, à Bagdad, mené grâce à l'arrestation à la frontière irako-iranienne d'un agent pakistanais d'al-Qaïda, Hassan Gul. À la suite de la divulgation de la lettre, la prime offerte pour la tête d'al-Zarkaoui a été doublée, atteignant les dix millions.

Dan Senor, porte-parole de l'administrateur américain Paul Bremer, a baptisé Abou Moussab al-Zarkaoui «le joker», en référence au jeu de cartes américain des Irakiens recherchés. Les Américains répètent qu'al-Zarkaoui est considéré comme le suspect n° 1 pour tous les attentats spectaculaires depuis un an, de ceux de l'été 2003 (contre le siège de l'ONU à Bagdad et le mausolée d'Ali à Najaf) à ceux qui ont frappé les chiites à Bagdad et à Kerbala, le jour de l'Achoura, et, récemment, les installations pétrolières près de Bassora. Al-Zarkaoui aurait d'ailleurs revendiqué cette ultime opération, si on en croit un communiqué diffusé sur un site islamiste, au nom d'un groupe baptisé al-Tawhid & Al-Jihad («Unification et guerre sainte»).

Le Jordanien aurait également revendiqué, il y a deux semaines, par le truchement d'une cassette audio, la tentative d'attentat contre le siège des services de renseignement dans son pays d'origine tout en démentant «les purs mensonges» d'Amman sur «une bombe chimique» qui aurait pu faire «80 000 morts». «Si nous disposions d'une telle bombe — et Dieu fasse que nous en disposions bientôt —, nous n'aurions pas hésité un seul instant à frapper des villes israéliennes», ajoute la voix.

Il est difficile de démêler le vrai du faux entre accusations américaines et revendications islamistes. Al-Zarkaoui peut-il être présenté comme le chef d'al-Qaïda en Irak ou est-il seulement le commandant d'un groupe ami mais indépendant? Beaucoup d'observateurs trouvent la lettre initiale un peu trop parfaite. Plusieurs questions restent sans réponse. Les Irakiens s'affirment persuadés qu'al-Qaïda organise les attentats dans leur pays et en veulent pour preuve que le suicide serait contraire à la mentalité irakienne. Des observateurs voient en revanche, derrière certains attentats, la main de la guérilla sunnite, composée, entre autres, d'anciens officiers des forces de sécurité de Saddam Hussein.

La logique voudrait que la jonction ait été réalisée entre ces deux mouvements, la guérilla sunnite ayant besoin de moudjahidines et de kamikazes étrangers, al-Qaïda ayant besoin de bases logistiques en Irak. Dan Senor a accusé al-Zarkaoui d'avoir participé, ces dernières semaines, à la bataille de Fallouja. Cependant, comme le note un conseiller du gouvernement irakien, «tout ceci serait plus clair si les Américains se décidaient à présenter leurs suspects, leurs rapports d'interrogatoires, voire à organiser des procès publics des "terroristes" arrêtés, au lieu de jouer la carte du secret absolu».