Travailler à l’étranger en terrain miné

Le géologue canadien Kirk Woodman a été assassiné par un groupe armé au Burkina Faso.
Photo: La Presse canadienne Le géologue canadien Kirk Woodman a été assassiné par un groupe armé au Burkina Faso.

Après l’enlèvement et la découverte macabre, les interrogations. La sécurité des expatriés travaillant dans des pays à risque peut-elle être réellement assurée ? se demandent plusieurs confrères du géologue canadien Kirk Woodman, assassiné par un groupe armé au Burkina Faso, où il était en mission d’exploration aurifère.

« Le travail en zone de risque ne fait pas partie de la formation universitaire d’un géologue, commente Georges Beaudoin, professeur de géologie à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche industrielle CRSNG-Agnico Eagle en exploration minérale. Les grandes compagnies qui envoient des experts sur ces terrains se soucient bien sûr de leur sécurité, en embauchant des gardes armés. Mais le niveau de protection varie beaucoup selon la nature des gardes que l’on embauche. S’il s’agit d’une milice burkinabée, elle est plus facile à soudoyer et peut se montrer moins motivée en cas d’attaque. Et c’est peut-être ce qui s’est passé ici. »

Jeudi, le ministre burkinabé de la Sécurité, Clément Sawadogo, a confirmé que le corps portant des marques de balles retrouvé mercredi soir par des citoyens à une soixantaine de kilomètres de Gorom-Gorom, dans le nord du pays, était bel et bien celui du géologue originaire d’Halifax Kirk Woodman. L’homme, vice-président de la compagnie de Vancouver Progress Minerals, effectuait de l’exploration sur le site aurifère de Tiabangou, dans l’est du pays, près de la frontière du Niger, un territoire connu pour ses nombreuses attaques de djihadistes. Il a été enlevé mardi, après que ses agents de sécurité ont été neutralisés par un groupe d’hommes armés liés aux radicaux d’Ansaroul Islam.

 

 

« Une dizaine d’hommes en armes ont regroupé le personnel. Ils ont fouillé le camp de base et enlevé certains matériels. Ils ont amené avec eux cet expatrié, arrivé au Burkina le 10 janvier », a déclaré M. Sawadogo, cité par l’Agence France-Presse (AFP). « Notre dispositif sécuritaire est en alerte pour rechercher et retrouver ces hommes qui se sont dirigés selon les informations vers la frontière nigérienne ».

Pas de risque zéro

Pour François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire de l’UQAM, ce dénouement tragique témoigne d’un « kidnapping qui a mal tourné », puisque ces « groupes n’ont pas d’intérêt à abattre un otage qu’ils souhaitent monnayer pour financer leur activité », dit-il. La mort de M. Woodman confirme également l’incapacité pour les expatriés dans cette région du globe de travailler dans un cadre totalement sécuritaire.

Photo: La Presse canadienne La ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland rencontrera cette semaine la famille d’Édith Blais, disparue au Burkina Faso depuis le 15 décembre dernier. «C’est une situation difficile et le gouvernement canadien est très engagé sur le terrain avec les autorités du Burkina Faso», a-t-elle déclaré.

« Le risque zéro n’existe pas, dit-il. Dans certaines régions de l’Afrique de l’Ouest, on en est même très loin. Ici, nous sommes face à une région très volatile. Il y a des trajectoires qui sont sécuritaires le lundi et qui deviennent extrêmement dangereuses le mardi. Et ce n’est pas en augmentant le nombre de gardes armés autour d’un expatrié que l’on peut empêcher une intervention tactique visant à le kidnapper. »

Par voie de communiqué, la compagnie Progress Minerals a dit jeudi avoir « le coeur brisé » après la perte de ce « collègue et ami ». « Kirk était un géologue respecté avec plus de trente ans d’expérience, dont vingt ans passés en Afrique de l’Ouest, a dit Adam Spencer, président de la minière. Mais plus important, Kirk était une personne aimable, un père, un mari dévoué. Il était considéré comme un ami par tous ceux qui le connaissaient. » Pour sa part, la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland a condamné « les responsables de ce crime odieux » et indiqué que le Canada allait travailler « avec le gouvernement du Burkina Faso et d’autres partenaires internationaux afin de rechercher les responsables et les traduire en justice ».

La pression des consommateurs

« Personne ne veut se mettre dans ce genre de situation », a commenté le géologue Michel Lacey, consultant en exploration minière. L’homme a participé à des missions dans le sud de l’Algérie près de la frontière du Niger au début des années 2000. « Aujourd’hui, le personnel est plus exposé qu’avant et cela pourrait avoir un impact sur le recrutement. » « Il y a toujours des gens qui sont prêts à prendre plus que risque que d’autres », dit pour sa part Georges Beaudoin, qui a fréquenté il y a dix ans ce coin du globe où déjà « une dégradation des conditions sécuritaires avait été notée par les services de la sécurité » de la mine pour laquelle il travaillait. « Les expatriés sont très bien payés, ce qui aide à accepter les conditions de travail », ajoute-t-il.

« Ce n’est pas le premier décès, et ce ne sera pas le dernier », dit M. Audet en rappelant que cette tragédie est aussi le résultat de la demande mondiale en minerai pour mettre sur le marché des produits de consommation en forte demande. « La demande des consommateurs met de la pression sur les minières pour aller chercher ces ressources, dit-il. Les compagnies prennent aujourd’hui de gros risques pour aller chercher des ressources naturelles, des risques environnementaux et des risques pour la sécurité de leurs employés. »

2 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 18 janvier 2019 08 h 56

    C'est l'Afrique.

    Quelque soit le pays d'Afrique, qu'il soit du Nord du continent, qu'il soit de l'Est ou de l'Ouest du continent, qu'il soit du Sud du continent, l'omniprésence de la violence y est une coutume bien ancrée: les gouvernements envers les citoyens, les ethnies contre les autres ethnies, les ethnies entre elles-mêmes... Et le Blanc y demeure l'étranger hornis d'entre tous. Et maintenant la situation s'envenine avec l'apport grandissant "des fous de Dieu" d'une certaine religion. Ça c'est la triste réalité. Réalité qu'il ne faut pas dire, car alors l'on est qualifié de "raciste".
    En fait, les seuls moments de tranquilité dans les pays de ce continent sont ceux où le gouvernement - qu'il soit élu supposément démocratiquement ou par renversement militaire - est suffisant fort "dictatorialement parlant" pour faire tenir les populaces "tranquilles"...
    Le Burkina Fasco sous la dictarure de Blaise Compaoré était très "tranquille", et ce pendant un quart de siècle... Depuis son renversement... les querelles en tous genres y ont repris leurs places.

  • Jean Jacques Roy - Abonné 19 janvier 2019 12 h 57

    Pauvres compagnies minières...

    Selon Monsieur Audet: « « La demande des consommateurs met de la pression sur les minières pour aller chercher ces ressources, dit-il.« 

    L’Afrique, dont le Burkina F. se font vider de leurs ressources naturelles par des compagnies minières transnationnales dont le Canada! Que reste-t-il dans les poches des « africains » ? Quelles redevances ces multinationales laissent-elles pour le développement de ces pays, à part des pots-de-vin empochés par les castes dirigeantes qui ouvrent grandes les portes aux chercheurs d’or et de richesses.

    Non, Monsieur Audet, si les compagnies minières canadiennes sont au Burkina Faso ou ailleurs en Afrique, ou en Amérique Lâtine ce n’est pas dans le but de faire plaisir aux « consommateurs ». C’est dans le but de « s’enrichir ». Si les minières canadiennes vont ailleurs qu’au Canada pour extraire du sol des ressources, c’est qu’elles trouvent ailleurs de meilleurs conditions pour s’enrichir et se cacher des impôts.

    Les compagnies minières ont la mauvaisse réputation de se comporter ailleurs, comme elles le font ici au Canada : des « pilleurs » qui cherchent des bonnes affaires, qui font des « trous », laissent des résidus, de la pauvreté, et qui causent du désordre social et politique. Les compagnies minières font parti et sont responsables des problèmes causés à l’environnement et de l’insécûrité qui se vit sur les lieux d’exploitation et qui entraîne des risques pour le personnel qui y travaille. De sorte, Monsieur Audet, la moindre des choses qu’on attend de vous ce serait de présenter les compagnies minières comme de pauvres victimes faisant oeuvre de charité...